Liberté de création : la loi, les juges, et ceux qui se font justice eux-mêmes
Il y a dix ans, le 7 juillet 2016, a été promulguée la loi « relative à la liberté de la création, à l’architecture et au patrimoine » (LCAP) qui reconnaît aux artistes une liberté spécifique, distincte de la liberté d’expression. Le Code pénal l’a traduite en nécessité de protéger leurs œuvres de toute entrave[1]. L’Observatoire de la liberté de création (OLC) a poussé à cette reconnaissance, préparant ainsi l’élaboration de la loi. Créé en 2002, sous l’égide de la Ligue des droits de l’Homme, pour lutter contre la censure dans les arts, il réunit des personnalités ayant compétence sur le sujet et des organisations professionnelles dont le nombre n’a cessé d’augmenter jusqu’à sa constitution en association en 2023[2].

En mars 2003, il a publié un « Manifeste », résultat d’un travail d’analyse de la loi pour identifier tout ce qui permet de censurer les œuvres, faute de tenir compte de leur spécificité. En posant les bases de ce qui caractérise la liberté de création et en fait une liberté spécifique, ce texte a influencé la jurisprudence bien avant 2016. Les tribunaux y ont rapidement puisé, en créant de facto une exception fictionnelle, quand des œuvres étaient poursuivies sur le fondement de l’article 24 de la loi de 1881 sur la presse[3].
Ainsi, le 16 novembre 2006, le tribunal correctionnel de Paris, après un examen très attentif du roman Pogrom d’Éric Bénier-Bürckel, accusé d’inciter à la haine des Juifs, prononce une relaxe au motif, tiré du « Manifeste », que « la notion même d’œuvre de fiction implique l’existence d’une distanciation, qui peut être irréductible, entre l’auteur lui-même et les propos ou actions de ses personnages […] [et qui] est susceptible d’entraîner la disparition de l’élément matériel des délits ».
La poursuite des œuvres devant les tribunaux est donc mise en échec, ce qu’ont confirmé ensuite les poursuites contre des rappeurs, non sans difficulté parfois[4]. Ces demandes de censure, qui dénoncent la dangerosité des œuvres, s
