Jürgen Habermas, malgré tout
L’époque est venue nous attraper par l’oreille pour nous ramener à Jürgen Habermas.
Si son évolution depuis le début des années 1980, de moins en moins fidèle au marxisme de sa jeunesse, de plus en plus incompatible avec le cadre théorique de l’École de Francfort – vers les contrées d’une théorie politique technique et centriste, dans des arguties avec John Rawls, Ronald Dworkin ou encore le cardinal Ratzinger –, le rendait peu soluble dans nos réflexions, le climat actuel de brutalité généralisée nous reconduit, au moment de sa disparition, devant son œuvre.

Il se passe avec la philosophie de Habermas ce qui est arrivé au concept de vérité, abandonné depuis quelques décennies par la philosophie, parce que trop métaphysique, trop totalisant, trop naïf, ou encore trop scientiste. Aujourd’hui le mépris répandu de toute coïncidence avec les faits, de toute cohérence, et même de toute distinction vrai/faux, nous contraint à nous souvenir qu’il gisait bien, malgré tout, une valeur dans l’idée de vérité. En abîme, face à une politique mondiale emportée par l’ivresse de la puissance brute, le doute nous saisit : le très corseté horizon habermassien d’un monde commun structuré par une discussion rationnelle, la très décharnée perspective d’un affect politique uniquement tourné vers des principes abstraits (le patriotisme constitutionnel) ne recélaient-ils pas, malgré tout, un contenu de vérité ?
Habermas a fait un pari fou sur la raison, s’entêtant en sa faveur au-delà de toute plausibilité, et le maintenant tout au long de son œuvre monumentale, sous toutes ses évolutions théoriques et politiques, majeures sur de nombreux points. Il l’a personnellement mis en pratique, sous la forme d’un engagement constant dans les médias allemands et internationaux, des médias toujours imprimés. Il manifestait ainsi un attachement à la forme argumentative permise par l’écrit, lui qui, dans L’Espace public, traitait d’une pratique, l’argumentation en public, défini par Kant dans
