International

Décapités, ou de la violence mimétique

Philosophe

La rhétorique médiatique et informationnelle autour de la « décapitation » du régime des mollahs contient l’idée d’une intervention chirurgicale et rationnelle des occidentaux libérant le peuple iranien de sa tête malade. Dans cette propagande, on décèle un partage binaire entre la rationalité militaire qui serait légitime et la violence de l’ennemi, fantasme de la guerre à l’occidentale.

« Lui cependant ne regardait que la forme de l’horrible Méduse, reflétée sur le bronze du bouclier que portait sa main gauche ; et tandis qu’elle et ses vipères dormaient d’un lourd sommeil, il lui avait séparé la tête du cou. »
Ovide, Métamorphoses

Le régime des mollahs a été décapité. Depuis le 28 février 2026, cette phrase et ce mot précis reviennent en boucle sur les chaînes d’information, avec une insistance morbide.

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Depuis la mort d’Ali Khamenei sous les bombes anti-bunker israélo-américaines, le mot « décapité » est certes employé en un sens figuré, qui correspond à un usage stratégique militaire convenu : les frappes qui ont tué Khamenei étaient très exactement des « frappes de décapitation ». « Décapiter », cela consiste ici à déstabiliser la structure de commandement d’un régime politique en assassinant de manière ciblée son ou ses dirigeants.

La décapitation, en ce sens figuré, est un cas particulier de ce qu’on appelle aussi les « frappes chirurgicales ». En effet, on ne peut « décapiter » un régime qu’à condition de disposer des moyens techniques et technologiques adéquats, qui permettent une très haute précision, à la fois dans l’identification de la cible et son élimination. Une telle précision serait, métaphoriquement, égale à la précision du chirurgien qui opère un malade pour prélever l’un de ses organes vitaux, en préservant tous les autres organes qu’il laisse intacts de l’incision de son scalpel. Le régime a été décapité, mais le peuple iranien, lui, vit ; le peuple pourra maintenant revivre, dès lors que cette tête malade vient de lui être opportunément retirée comme on retire une tumeur d’un organisme. La tête était malade, mais le corps est sain.

Décapitation, chirurgie : la métaphore organique est usuelle en langage militaire. Tel est le fantasme de rationalité de la guerre à l’occidentale : guerre « chirurgicale », propre, exacte. D’une part, on sait qui l’on tue. D’autre part, on tue pour la vie. Cette sémantique biopolitique per


[1] Pour une archéologie de l’imaginaire politique de la guillotine en France, voir Daniel Arasse, La Guillotine et l’imaginaire de la Terreur, Flammarion, 2025.

[2] Julia Kristeva, Visions capitales. Arts et rituels de la décapitation, La Martinière, 2013.

[3] Un signe est dit ostensif quand il se présente lui-même comme le représentant d’une classe dont il est un échantillon. Par exemple, un chat réel que je montre du doigt peut être le signe ostensif de la classe générale des chats dont il est membre. Quelle est la spécificité de l’ostensigne ? C’est un signe qui se met à fonctionner de manière ostensive sous l’influence de son ostentation.

[4] Voir Frédéric Bisson, Logique du Joker, Éditions MF, 2023.

[5] Le rapport entre les films de propagande de Daech, préparés dans le studio Al-Hayat, et le cinéma hollywoodien, a été analysé par Jean-Louis Comolli dans Daech, le cinéma et la mort, Verdier, 2016.

[6] Chez Argento, de manière encore plus marquée que chez Michel Leiris dans L’Âge d’homme, – le livre de Leiris est hanté par les mythes de Lucrèce et de Judith –, le thème de la décapitation devient aussi un thème psycho-sexuel, symbole de la castration. Dans le trauma initial, le fils d’Adriana Petrescu, la mère d’Aura, a été décapité par erreur lors de son accouchement-catastrophe. Se faisant passer pour morte, elle se venge de l’équipe médicale qui a voulu lui faire oublier ce trauma. Les images de la guillotine sont ainsi dépolitisées par Argento, qui rabat de manière simpliste tous les symboles sur l’Œdipe. Mais ce qui compte, c’est là encore le cercle mimétique qu’instaure le trauma entre la victime et ses bourreaux, dont elle répète contre eux le geste traumatique originel.

[7] Voir Daniel Arasse, La Guillotine et l’imaginaire de la Terreur, p. 126 : « Elle est une machine (à décapiter) mise au service de la Terreur, laquelle est une machine à gouvernement permettant d’assurer, jusqu’à la paix et à la création d’institutions, la bonne marche de la machine du

Frédéric Bisson

Philosophe

Notes

[1] Pour une archéologie de l’imaginaire politique de la guillotine en France, voir Daniel Arasse, La Guillotine et l’imaginaire de la Terreur, Flammarion, 2025.

[2] Julia Kristeva, Visions capitales. Arts et rituels de la décapitation, La Martinière, 2013.

[3] Un signe est dit ostensif quand il se présente lui-même comme le représentant d’une classe dont il est un échantillon. Par exemple, un chat réel que je montre du doigt peut être le signe ostensif de la classe générale des chats dont il est membre. Quelle est la spécificité de l’ostensigne ? C’est un signe qui se met à fonctionner de manière ostensive sous l’influence de son ostentation.

[4] Voir Frédéric Bisson, Logique du Joker, Éditions MF, 2023.

[5] Le rapport entre les films de propagande de Daech, préparés dans le studio Al-Hayat, et le cinéma hollywoodien, a été analysé par Jean-Louis Comolli dans Daech, le cinéma et la mort, Verdier, 2016.

[6] Chez Argento, de manière encore plus marquée que chez Michel Leiris dans L’Âge d’homme, – le livre de Leiris est hanté par les mythes de Lucrèce et de Judith –, le thème de la décapitation devient aussi un thème psycho-sexuel, symbole de la castration. Dans le trauma initial, le fils d’Adriana Petrescu, la mère d’Aura, a été décapité par erreur lors de son accouchement-catastrophe. Se faisant passer pour morte, elle se venge de l’équipe médicale qui a voulu lui faire oublier ce trauma. Les images de la guillotine sont ainsi dépolitisées par Argento, qui rabat de manière simpliste tous les symboles sur l’Œdipe. Mais ce qui compte, c’est là encore le cercle mimétique qu’instaure le trauma entre la victime et ses bourreaux, dont elle répète contre eux le geste traumatique originel.

[7] Voir Daniel Arasse, La Guillotine et l’imaginaire de la Terreur, p. 126 : « Elle est une machine (à décapiter) mise au service de la Terreur, laquelle est une machine à gouvernement permettant d’assurer, jusqu’à la paix et à la création d’institutions, la bonne marche de la machine du