Savoirs

Le savoir des victimes

Politiste et éditeur

Entre juillet 1942 et août 1944, Tauba/Thérèse Zylbersztejn – la mère de Guy Birenbaum – a vécu cachée dans six mètres carrés, rue Saint-Maur. Des décennies plus tard, son récit fut en partie qualifié de « faux souvenir » par une documentariste. Cinq lignes retrouvées dans un dossier d’archives rétablissent la vérité – et permettent de poser une question fondamentale sur le statut du témoignage des victimes en sciences sociales.

« Savoir des victimes et savoir scientifique ne sont pas incompatibles. »
(Laurent Joly, Le Savoir des victimes, Grasset, 2025)

Je vais vous raconter, oui « raconter », c’est bien le mot que je revendique, une histoire très personnelle. Une histoire qui traverse l’Histoire avec un « H » majuscule. Mon propos a pour objet de poser une question de méthodologie des sciences sociales et prétend même la résoudre.

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Peut-on remettre en cause la parole d’un témoin direct d’un événement ? Et, surtout, à partir de quelles sources ?

J’espère que le caractère « émotionnel », qui se rapporte à l’aspect familial de mon sujet, ne viendra pas amoindrir ma démonstration.

Entre le 18 juillet 1942, peu après la rafle du Vel d’Hiv, et le 25 août 1944, ma famille maternelle, des Polonais juifs, a vécu cachée au 209 rue Saint-Maur, en plein Paris. Ils ont été abrités par une famille française, les Dinanceau, Rose et Désiré. Deux ans et un mois de peur, d’angoisse, de terreur plutôt, pour Moshe Zylbersztejn (mon grand-père), Rywka (ma grand-mère), Tauba/Thérèse (ma mère âgée de 14 ans à son arrivée dans la cache). Ils vivaient dans une pièce de six mètres carrés au sixième étage, sous les toits. Une fenêtre donnant sur la cour, une table, des chaises, un sommier, un poêle Godin, un lavabo. Les toilettes étaient à l’étage, au bout du couloir. D’autres membres de ma famille se terraient dans une pièce mitoyenne.

Mon arrière-grand-mère habitait originellement dans cet immeuble et c’est elle qui avait obtenu de la famille Dinanceau qu’ils acceptent de cacher les miens – qui avaient fui leur domicile de la rue Blondel, au matin de la rafle –, au péril de leurs propres vies.

Le plus incroyable dans cette histoire ? Le fils aîné des Dinanceau, Robert (ils avaient aussi une fille plus jeune, Jeanine) était un collaborationniste qui s’était engagé dans la Légion des volontaires français contre le bolchevisme, ces « soldats français du Reich » qui se battirent auprès des nazis et commirent


[1] « Monsieur Dinanceau me disait toujours qu’ils n’auraient rien pu faire d’autre que de cacher ces gens, pour lui c’était normal, une évidence. Et un jour, il est allé encore plus loin. On parlait de son fils Robert qui avait quand même porté l’uniforme allemand. Et monsieur Dinanceau me dit : “Moi j’étais bien embêté avec mon fils parce que j’avais peur qu’il nous dénonce. Alors je l’ai fait venir.” Il me mimait la scène : il l’a collé contre la porte – il faut imaginer la scène parce que monsieur Dinanceau était petit et son fils très grand – et il lui a dit : “S’il y a un seul des enfants juifs cachés qui est emmené d’ici, un seul qui ne reviendrait pas”, il a sorti un couteau et il lui a mis sur le ventre, “s’il y en a un seul qui est emmené, je te tue de mes propres mains”. Il m’a montré le couteau, il l’avait gardé pour ne pas oublier ce qu’il avait fait. Pendant qu’il racontait ça, madame Dinanceau était blême, elle n’arrêtait pas de dire : “C’est vrai, c’est vrai. Son propre fils…” Et moi si je vous parle de tout ça, c’est parce que je suis dépositaire de ce que monsieur Dinanceau m’a dit. »

[2] Sources : Dossier de la préfecture de police et Dossier au nom de Robert Dinanceau de la Cour de justice du département de la Seine, « dossiers d’affaires classées sans suite (1944-1951) », provenant des Archives nationales de Pierrefitte.

Guy Birenbaum

Politiste et éditeur, éditeur chez Plon

Notes

[1] « Monsieur Dinanceau me disait toujours qu’ils n’auraient rien pu faire d’autre que de cacher ces gens, pour lui c’était normal, une évidence. Et un jour, il est allé encore plus loin. On parlait de son fils Robert qui avait quand même porté l’uniforme allemand. Et monsieur Dinanceau me dit : “Moi j’étais bien embêté avec mon fils parce que j’avais peur qu’il nous dénonce. Alors je l’ai fait venir.” Il me mimait la scène : il l’a collé contre la porte – il faut imaginer la scène parce que monsieur Dinanceau était petit et son fils très grand – et il lui a dit : “S’il y a un seul des enfants juifs cachés qui est emmené d’ici, un seul qui ne reviendrait pas”, il a sorti un couteau et il lui a mis sur le ventre, “s’il y en a un seul qui est emmené, je te tue de mes propres mains”. Il m’a montré le couteau, il l’avait gardé pour ne pas oublier ce qu’il avait fait. Pendant qu’il racontait ça, madame Dinanceau était blême, elle n’arrêtait pas de dire : “C’est vrai, c’est vrai. Son propre fils…” Et moi si je vous parle de tout ça, c’est parce que je suis dépositaire de ce que monsieur Dinanceau m’a dit. »

[2] Sources : Dossier de la préfecture de police et Dossier au nom de Robert Dinanceau de la Cour de justice du département de la Seine, « dossiers d’affaires classées sans suite (1944-1951) », provenant des Archives nationales de Pierrefitte.