International

Une empathie sélective

Poète

Tout part d’un dîner entre ami·es, au cours duquel est évoqué un constat : le monde ne s’intéresse plus aux voix palestiniennes, les gens sont fatigués de ressentir des émotions alors que le conflit paraît sans issue. À quel moment notre empathie est-elle devenue sélective ? Comment avons-nous appris à accepter certaines souffrances et pas d’autres ?

Tout a commencé sans heurts. Un vendredi soir entre ami·es à Paris, de ceux qui se passent simplement, sans surprises, avec la sereine certitude que la vie ici continuera de suivre son cours. Les conversations tournent autour des études, de la politique, des petits ou grands projets pour le week-end. Rien d’urgent. Rien qui ne s’impose.

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Nous étions assis autour de la table du restaurant, dans cette atmosphère particulière que Paris fabrique si bien : intense, animée, légèrement détachée du reste du monde. Nous parlions d’une lecture de poésie que nous organisons dans un petit théâtre en banlieue parisienne ; une soirée autour des mots qui refusent de disparaître, des mots qui s’obstinent à nommer ce qui se déroule ailleurs, alors même qu’ici cela commence déjà à s’effacer de notre champ d’attention. Des mots que j’ai écrits pendant le génocide, pour tenir face à la souffrance je suppose.

« Il n’y aura pas beaucoup de monde », m’a dit mon ami.

J’ai demandé pourquoi, sans attendre beaucoup de la réponse. Celle-ci est venue immédiatement, sans hésitation, sans gêne, comme si elle avait déjà été formulée autre part, répétée, normalisée, relayée : les gens sont fatigués. Fatigués des émotions. Fatigués d’en entendre parler. Fatigués de ressentir des choses qui paraissent sans issue.

Personne à table ne s’y est opposé. Personne n’a essayé de la nuancer ou de l’atténuer. La phrase a traversé la conversation comme une évidence, sans appeler de justification. C’est précisément cela qui rendait impossible l’idée de la laisser passer sans réagir.

Or, ce qui s’exprimait à ce moment-là n’était pas une absence d’empathie. C’était sa reconfiguration. Non pas un refus de ressentir, mais la conviction tacite d’avoir déjà assez ressenti.

C’est là que la question émerge, pas comme un problème abstrait, mais comme quelque chose de pressant qui refuse de se résoudre : que signifie le fait de dire que l’on est fatigué·e des émotions lorsque ces émotions sont liées à la survie d


Nour Elassy

Poète