International

Tu sous-entends quelque chose ?

Critique

À Düsseldorf comme à la documenta, à Francfort comme à Berlin, l’art palestinien est devenu un terrain d’exception où la liberté d’expression se négocie sous pression politique. L’affaire Basma al-Sharif – plasticienne dont l’œuvre entière est hantée par l’exil et la destruction – révèle la logique d’une confusion entre antisionisme et antisémitisme qui ne date pas du 7 octobre, mais qui s’est depuis lors radicalisée en instrument de censure généralisée.

« — Laisse tomber tous ces discours et suis-moi.
— Où ça ?
— Voir ce type.
— Qu’est-ce qu’il fait ?
— Il rentre chez lui.
— Mais il avance autant qu’il recule !
 — C’est sa façon de marcher.
— Il ne marche pas : il se balance, il danse !
— Regarde-le bien, compte ses pas.
— Un, deux, quatre, sept, neuf pas en avant. Un, deux, trois, sept, huit pas en arrière.
— Ce qui signifie ?
— Qu’il marche ! C’est la seule façon pour lui de retrouver le chemin de sa maison. Dix pas en avant, neuf pas en arrière. Il a avancé d’un pas.
— S’il ne fait pas attention et qu’il compte mal ?
— Il n’arrivera nulle part.
— Tu sous-entends quelque chose ?
— Je ne sous-entends rien. »
Mahmoud Darwich, Une mémoire pour l’oubli

Cette manière de marche insolite, à la fois balancement et danse, qui recule tout en avançant et risque de n’aboutir nulle part évoque étrangement les mouvements des œuvres de la plasticienne Basma al-Sharif : travellings montés à l’envers, mouvements circulaires, incessants recommencements… Ses œuvres sous-entendraient-elles quelque chose, elles aussi ?

Cela s’est passé cette année en Allemagne juste avant l’affaire qui a ébranlé la Berlinale, dont la directrice fut menacée de démission. C’était au mois de janvier 2026. Furent concernées une institution, l’académie des Beaux-Arts de Düsseldorf ; une artiste palestinienne, Basma al-Sharif, plasticienne, photographe, cinéaste, écrivaine ; enfin, la rectrice de l’académie, Donatella Fioretti, célèbre architecte et enseignante élue à la direction de l’académie depuis 2014. L’académie a pour coutume de confier tous les ans à ses étudiants la programmation et l’organisation d’une manifestation entre ses murs. Sparta est le nom de cette manifestation.

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Cette année, les étudiants choisirent d’inviter entre autres Basma al-Sharif[1]. Les origines palestiniennes de cette dernière lui valurent de faire l’objet d’une enquête minutieuse, de sorte qu’à peine la manifestation rendue publique, on révéla que,


[1] Son film Morgenkreis (2025) venait de remporter le grand prix du Festival du court-métrage de Winterthur au mois de novembre 2025.

[2] Yaser Murtaja était un journaliste et réalisateur connu pour ses images de drone qu’il fournissait à la presse. Il fut un cofondateur de Ain Media Production Company, qui fournissait des images du blocus de Gaza aux médias internationaux comme Al-Jazeera, la BBC et autres. Il fut assassiné le 7 avril 2018, à Gaza, à Khan Younes, alors qu’il couvrait la Grande Marche du retour, manifestation pacifiste des Gazaouis réclamant la fin du blocus.

[3] Mahmoud Darwich, Une mémoire pour l’oubli. Le temps : Beyrouth, le lieu : un jour d’août 1982 (1987), trad. Yves Gonzales-Quijano et Farouk Mardam-Bey, Actes Sud, 2007, p.12.

[4] En 2019, une résolution est votée par le Sénat, qui n’a pas force de loi. Le projet de loi présenté par Caroline Yadan en avril 2026, dont le vote a été suspendu, en présentait une version plus radicale encore.

[5] Le ministère de l’Éducation nationale diffuse actuellement son nouveau Vademecum intitulé Agir contre le racisme, l’antisémitisme et les discriminations liées à l’origine à l’École. Comprendre, réagir, prévenir, destiné à son personnel (enseignants, inspecteurs, chefs d’établissement). Le document, co-écrit avec la Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT (Dilcrah) et le Conseil des sages de la laïcité, reprend la définition de l’antisémitisme établie par l’IHRA.

[6] Le 17 mai 2019, le Parlement allemand a adopté une motion condamnant le mouvement anti-israélien BDS, jugé « antisémite ».

[7] On pourrait citer les nombreuses manifestations empêchées en Allemagne, les manifestants arrêtés, les associations inquiétées, comme celle, étudiante, Olive Branch, à Munich, le 8 février 2024 (en cause : l’intervention de Majed Abu Salama, Palestinien originaire de Gaza, qui a évoqué la position traditionnelle des mouvements palestiniens en faveur d’un État b

Marianne Dautrey

Critique, Traductrice, cinéaste

Notes

[1] Son film Morgenkreis (2025) venait de remporter le grand prix du Festival du court-métrage de Winterthur au mois de novembre 2025.

[2] Yaser Murtaja était un journaliste et réalisateur connu pour ses images de drone qu’il fournissait à la presse. Il fut un cofondateur de Ain Media Production Company, qui fournissait des images du blocus de Gaza aux médias internationaux comme Al-Jazeera, la BBC et autres. Il fut assassiné le 7 avril 2018, à Gaza, à Khan Younes, alors qu’il couvrait la Grande Marche du retour, manifestation pacifiste des Gazaouis réclamant la fin du blocus.

[3] Mahmoud Darwich, Une mémoire pour l’oubli. Le temps : Beyrouth, le lieu : un jour d’août 1982 (1987), trad. Yves Gonzales-Quijano et Farouk Mardam-Bey, Actes Sud, 2007, p.12.

[4] En 2019, une résolution est votée par le Sénat, qui n’a pas force de loi. Le projet de loi présenté par Caroline Yadan en avril 2026, dont le vote a été suspendu, en présentait une version plus radicale encore.

[5] Le ministère de l’Éducation nationale diffuse actuellement son nouveau Vademecum intitulé Agir contre le racisme, l’antisémitisme et les discriminations liées à l’origine à l’École. Comprendre, réagir, prévenir, destiné à son personnel (enseignants, inspecteurs, chefs d’établissement). Le document, co-écrit avec la Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT (Dilcrah) et le Conseil des sages de la laïcité, reprend la définition de l’antisémitisme établie par l’IHRA.

[6] Le 17 mai 2019, le Parlement allemand a adopté une motion condamnant le mouvement anti-israélien BDS, jugé « antisémite ».

[7] On pourrait citer les nombreuses manifestations empêchées en Allemagne, les manifestants arrêtés, les associations inquiétées, comme celle, étudiante, Olive Branch, à Munich, le 8 février 2024 (en cause : l’intervention de Majed Abu Salama, Palestinien originaire de Gaza, qui a évoqué la position traditionnelle des mouvements palestiniens en faveur d’un État b