Société

Le néolibéralisme queer : de l’inclusion à la pureté militante

Sociologue

Dans les espaces militants queer, la déconstruction est devenue une norme d’entrée – et d’exclusion. Ce que l’on présente comme de la radicalité politique n’est souvent que la reconversion du capital culturel bourgeois en critère de légitimité militante. En ce mois des fiertés, une question s’impose : à qui ces espaces sont-ils réellement ouverts ?

La montée des discours réactionnaires et conservateurs oblige les mouvements féministes et queer à mettre en place des stratégies d’autodéfense idéologique afin de lutter contre la montée de la haine. Dans les collectifs queer, une de ces stratégies consiste entre autres à créer les espaces les plus safe possible pour les individus de la communauté.

publicité

Règles implicites régissant la manière d’interagir entre les un∙es et les autres, de se présenter au monde ou de parler avec un vocabulaire précis, ces normes intra-communautaires sont considérées comme le militantisme queer radical face à un système oppressif hétérosexuel, cisgenre, valide, bourgeois et blanc. Le mot d’ordre : la déconstruction. Soyez déconstruit∙es, prenez conscience de vos privilèges et camouflez-les. Il va sans dire que ces stratégies peuvent elles-mêmes causer des dérives dans les milieux considérés comme les plus radicaux.

Adam, un jeune homme transgenre arrive pour la première fois en ville à 19 ans après avoir quitté une enfance rurale sans jamais avoir connu une seule personne transgenre, lesbienne ou gay. Une connaissance lui conseille de venir dans un café associatif queer, ce dernier se situe au cœur de l’une des plus grandes métropoles en France. Il découvre alors la communauté queer, des personnes avec de multiples identités, une programmation foisonnante et une unité longtemps espérée. Mais le rêve s’arrête quasiment aussitôt. Adam a des parents ouvriers, il n’a presque jamais été au théâtre de sa vie, il lit des mangas japonais et a arrêté sa scolarité à 16 ans. Il explique ne pas avoir les codes langagiers et les références culturelles qui font norme dans le café. Ses interlocuteur∙ices le mettent de côté en le renvoyant à son manque de vocabulaire adéquat et de connaissances tant bien militantes que sociologiques. Il quittera le café au bout de deux heures et n’osera plus jamais y poser les pieds[1].

La notion de pureté militante est en vogue dans les communautés féministes et


[1] Recueil de données de mon travail de thèse en cours : Céline Mimault, Prendre soin des populations minoritaires : l’action publique dans la métropole lyonnaise. Comment l’articulation entre l’identité professionnelle et personnelle des acteurices de la santé sexuelle peut influencer l’accès (in)égalitaire des usagèr-es ?, sous la direction de Natacha Chetcuti-Osorovitz et de Muriel Salle, LCSP-Université Paris-Cité et S2HEP-Université Claude Bernard.

[2] Collectif FRACAS, définition de la pureté militante.

[3] Delphine Serre, « Le capital culturel dans tous ses états », Actes de la recherche en sciences sociales, 191-192(1), 2012.

[4] Michelle Leve, « Reproductive Bodies and Bits: Exploring Dilemmas of Egg Donation Under Neoliberalism », Studies in Gender and Sexuality, 14.4, 2013, p. 279.

[5] Claire Delahaye, « Le postféminisme et la dépolitisation néolibérale de l’identité : d’un féminisme collectif à la célébration de l’individualisme ? Débats et perspectives », Revue française d’études américaines, 172(3), 2022, p. 84.

[6] Aurore Koechlin, La Révolution féministe, Éditions Amsterdam, 2019.

[7] Wendy Brown, Politiques du stigmate: Pouvoir et liberté dans la modernité avancée, PUF, 2016.

[8] Yaël Eched, « “Se déconstruire ensemble” : La formation à l’antiracisme comme outil de maintien de l’ordre racial », Nouvelles Questions Féministes, Vol. 42(1), 2023.

[9] Kimberley Williams Crenshaw, « Cartographies des marges : Intersectionnalité, politique de l’identité et violences contre les femmes de couleur », Cahiers du Genre, 39(2), 2005.

[10] Sarah Schulman, Le conflit n’est pas une agression: Rhétorique de la souffrance, responsabilité collective et devoir de réparation, B42, 2021.

[11] La capacité à être tenu·e pour responsable.

Céline Mimault

Sociologue, Doctorante en sociologie à l'Université Paris Cité

Mots-clés

Sexualité

Notes

[1] Recueil de données de mon travail de thèse en cours : Céline Mimault, Prendre soin des populations minoritaires : l’action publique dans la métropole lyonnaise. Comment l’articulation entre l’identité professionnelle et personnelle des acteurices de la santé sexuelle peut influencer l’accès (in)égalitaire des usagèr-es ?, sous la direction de Natacha Chetcuti-Osorovitz et de Muriel Salle, LCSP-Université Paris-Cité et S2HEP-Université Claude Bernard.

[2] Collectif FRACAS, définition de la pureté militante.

[3] Delphine Serre, « Le capital culturel dans tous ses états », Actes de la recherche en sciences sociales, 191-192(1), 2012.

[4] Michelle Leve, « Reproductive Bodies and Bits: Exploring Dilemmas of Egg Donation Under Neoliberalism », Studies in Gender and Sexuality, 14.4, 2013, p. 279.

[5] Claire Delahaye, « Le postféminisme et la dépolitisation néolibérale de l’identité : d’un féminisme collectif à la célébration de l’individualisme ? Débats et perspectives », Revue française d’études américaines, 172(3), 2022, p. 84.

[6] Aurore Koechlin, La Révolution féministe, Éditions Amsterdam, 2019.

[7] Wendy Brown, Politiques du stigmate: Pouvoir et liberté dans la modernité avancée, PUF, 2016.

[8] Yaël Eched, « “Se déconstruire ensemble” : La formation à l’antiracisme comme outil de maintien de l’ordre racial », Nouvelles Questions Féministes, Vol. 42(1), 2023.

[9] Kimberley Williams Crenshaw, « Cartographies des marges : Intersectionnalité, politique de l’identité et violences contre les femmes de couleur », Cahiers du Genre, 39(2), 2005.

[10] Sarah Schulman, Le conflit n’est pas une agression: Rhétorique de la souffrance, responsabilité collective et devoir de réparation, B42, 2021.

[11] La capacité à être tenu·e pour responsable.