Prison : la matérialité de la subsistance
« Il n’y a pas d’argent ici. Tu le retrouveras à la sortie. »
Au début du film Un prophète de Jacques Audiard (2009), Malik El Djebena arrive en détention avec quelques billets encore libellés en francs soigneusement cachés dans sa chaussure. Quelques instants plus tard, ils lui sont retirés. La scène, qui dure à peine quelques secondes, constitue une remarquable introduction sociologique à l’économie carcérale.

Entrer en prison, ce n’est pas seulement perdre la liberté d’aller et venir. C’est également perdre la maîtrise immédiate des ressources qui permettent d’assurer ses conditions matérielles d’existence. L’argent liquide est proscrit, les objets disponibles sont limités, chaque achat est dûment inventorié, les effets personnels sont contrôlés, chaque échange entre détenu·e·s, même anodin, est soumis à une certaine tolérance de la part des surveillants pénitentiaires. Désormais, les pratiques économiques les plus ordinaires de la vie quotidienne dépendent d’une institution qui a vocation à organiser, administrer et surveiller l’ensemble des circulations économiques.
Cette dépossession est au fondement même de la prison moderne. Le Code pénitentiaire (article R332-1) dispose que les personnes détenues ne peuvent conserver en détention ni argent liquide ni moyen de paiement. L’interdiction est ancienne : dès le XIXe siècle, les réformateurs pénitentiaires considéraient que la monnaie favorise l’indiscipline, les trafics, les jeux et les dépendances incompatibles avec l’ordre carcéral[1]. Rapidement naît l’idée que la discipline des détenu·e·s passe aussi par un gouvernement fin des ressources dont ils disposent. Plus profondément encore, l’institution carcérale se construit sur l’idée que gouverner la prison suppose de contrôler les échanges entre détenu·e·s, et toutes les circulations matérielles avec l’économie « libre ».
La prison apparaît donc comme un espace paradoxal. D’un côté, tout y est fait pour limiter l’autonomie économique des détenu·e·s. D
