Société

Le chimérisme sexuel pour penser le monde présent

Chercheuse en études littéraires et culturelles

La sexualité est un phénomène culturel ; elle est donc changeante. Si elle a longtemps été pensée comme un rapport circonscrit dans le temps et dans l’espace entre deux sujets, il se pourrait bien qu’elle dépasse ce moment, et qu’elle laisse en chacun·e de nous des traces de l’autre – des autres. Et tout rapport interrelationnel nous transforme : au contact des autres, nous devenons chimères. La littérature actuelle en témoigne.

On connait bien, en général, la figure mythologique de la chimère, une créature figure monstrueuse constituée de différentes parties de plusieurs animaux – tête de lion et queue de dragon dans sa forme la plus classique. La plupart des acceptions du mot renvoient peu ou prou à cette chimère originale, qui a connu de nombreux avatars. On retiendra pour ce qui nous intéresse qu’il s’agit d’une figure composite donnant lieu à un être hybride. Aussi cette figure a-t-elle donné son nom à un phénomène qui n’est en rien imaginaire. Le chimérisme renvoie à un phénomène biologique désignant la coexistence de deux sources génétiques différentes chez un même individu: « en génétique, une chimère est un organisme formé d’au moins deux populations de cellules génétiquement distinctes ».

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Chez les humains, les cas de chimérisme – dont certains sont appelés microchimérisme – sont de deux ordres. Le plus connu et sans doute le plus courant concerne le trafic entre les cellules fœtales et les cellules maternelles. Il s’agit d’échanges bidirectionnels où chacun des êtres impliqués comporte, à la suite de l’échange, les cellules de l’autre entité : la mère n’est ainsi pas la seule à transmettre des gènes à l’enfant; celui-ci aussi peut transmettre des gènes à sa mère, chez qui ils peuvent demeurer plus ou moins longtemps. Cet échange peut survenir même dans le cas de fausses couches ou d’interruptions volontaires de grossesse. Le second renvoie aux êtres issus d’une double fécondation lors de la reproduction, le plus souvent dans le cas de grossesses gémellaires – un jumeau peut par ailleurs transmettre des cellules à son double. Cela survient plus fréquemment de nos jours, le recours à la procréation médicalement assistée favorisant le phénomène. D’autres types d’échanges peuvent survenir, dans certaines conditions de transfusions sanguines, par exemple. Plus fréquent qu’on ne le croit, le chimérisme remet radicalement en question l’idée d’une conception pure du soi.

Aussi e


[1] Nicole Catherline et Daniel Marcelli, Ces adolescents qui évitent de penser, Pour une théorie du soin avec médiation, érès, 2011, p. 373.

[2] Monique Wittig, La pensée straight, trad. Marie-Hélène Bourcier, Balland, 2001.

[3] Pierre Guiraud, Sémiologie de la sexualité, Payot, 1978, p. 118.

[4] Hélène Monette, Unless, Boréal, 1995, p. 129-130.

[5] Chloé Savoie-Bernard, « troisième date », Royaume scotch tape, L’Hexagone, 2015.

[6] Lise Barnéoud, « Sommes-nous tous des chimères ? », Le Blob, 2024 ; Voir aussi le livre de Lise Barnéoud, Les Cellules buissonnières, Premier parallèle, 2024.

Isabelle Boisclair

Chercheuse en études littéraires et culturelles , Professeure en études littéraires et culturelles à l'université de Sherbrooke

Notes

[1] Nicole Catherline et Daniel Marcelli, Ces adolescents qui évitent de penser, Pour une théorie du soin avec médiation, érès, 2011, p. 373.

[2] Monique Wittig, La pensée straight, trad. Marie-Hélène Bourcier, Balland, 2001.

[3] Pierre Guiraud, Sémiologie de la sexualité, Payot, 1978, p. 118.

[4] Hélène Monette, Unless, Boréal, 1995, p. 129-130.

[5] Chloé Savoie-Bernard, « troisième date », Royaume scotch tape, L’Hexagone, 2015.

[6] Lise Barnéoud, « Sommes-nous tous des chimères ? », Le Blob, 2024 ; Voir aussi le livre de Lise Barnéoud, Les Cellules buissonnières, Premier parallèle, 2024.