Société

Porter la mort aux frontières

anthropologue

Depuis 1993, 77 000 personnes sont mortes en migration en tentant de rejoindre l’Europe, dont 35 000 depuis 2015. Dans le régime contemporain des frontières, les représentations des personnes décédées construisent l’indifférence comme norme. Continuer de porter les mort.es, c’est décider de ne pas les ignorer et de considérer que leurs vies comptent.

Abidjan, mai 2026

« Un jeune qui était son ami nous a appelé, il nous a dit qu’il était décédé, que le bateau a chaviré, que tout l’équipage est resté dans l’eau […] Mais nous ne savons pas si c’est vrai ou si c’est faux. »

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Mme Gnaoré avait souvent des nouvelles de son frère cadet depuis son départ de la Côte d’Ivoire en direction de l’Europe. Dès son arrivée en Tunisie, il enchaînait les emplois précaires et il envoyait régulièrement de l’argent à sa sœur, vivant dans un quartier populaire d’Abidjan, à qui il a confié son fils. Après cet appel, plus rien, plus d’envois, plus de nouvelles, plus aucune information. Le téléphone sonnait mais personne ne répondait, puis il ne sonnait plus. « Ce n’est pas concret, on ne sait pas », résume-t-elle sobrement.

Comme beaucoup de familles en Côte d’Ivoire et ailleurs, Mme Gnaoré a effectué des recherches auprès de compagnons de voyage de son frère, d’associations et d’autorités officielles, mais il n’est pas évident de savoir à quelles informations accorder du crédit : à l’ami qui a appelé pour annoncer la nouvelle ? À celui qui a dit avoir reconnu le corps de Martin ? Aux associations qui disent que son corps n’a pas été trouvé ?  Cela fera bientôt sept ans depuis ce coup de fil. Le temps passe mais la disparition est toujours vécue au présent. L’espoir de savoir enfin, d’avoir des informations – « même si elles ne sont pas bonnes » et qu’elles confirment le message reçu, ne s’est pas épuisé. « On est toujours à la recherche, on est toujours dans l’attente. »

*

Melilla, mai 2016

Après un parcours de plus d’un an et quelques jours seulement après être entré en Europe en ayant réussi à franchir les barrières qui séparent la ville espagnole de Melilla de la province marocaine de Nador, Cellou Bah est réveillé soudainement en plein milieu de la nuit. Salou est là, dans son rêve, et il a l’air énervé. Il ne sait plus s’ils se parlent, s’il lui demande quelque chose ou s’il fait des gestes particuliers, mais « il est là 


[1] Nicholas De Genova, « Spectacles of migrant “illegality” : The scene of exclusion, the obscene of inclusion », Ethnic and Racial Studies, 36(7), 2013 ; Paolo Cuttitta, Lo spettacolo del confine. Lampedusa tra produzione e messa in scena della frontiera, Mimesis, 2012.

[2] Nicholas De Genova, « Migrant “illegality” and deportability in everyday life », Annual Review of Anthropology, 31, 2002.

[3] Didier Bigo, « Sécurité et immigration : vers une gouvernementalité par l’inquiétude ? », Cultures & Conflits, 1998.

[4] Voir parmi d’autres Maurizio Albahari, Crimes of Peace. Mediterranean Migration at the World’s Deadliest Border, University of Pennsylvania Press, 2015; Oscar Prieto-Flores, « Necropolitics at the Southern European Border: Deaths and Missing Migrants on the Western Mediterranean and Atlantic Coasts », Journal of Race, Ethnicity, and Politics, 2025.

[5] Christina Cattaneo, Naufragés sans visage. Donner un nom aux victimes de la Méditerranée, Albin Michel, 2019.

[6] Achille Mbembe, Politiques de l’inimitié, La Découverte, 2016.

[7] L’enquête autour de Melilla a été menée entre 2014 et 2018 (Carolina Kobelinsky, « Border Beings. Present Absences among Migrants in the Spanish Enclave of Melilla », Death Studies, 44(11), 2020. Celle à Catane a fait l’objet d’un terrain conduit avec Filippo Furri entre 2018 et 2023 (Relier les rives. Sur les traces des morts en Méditerranée, La Découverte, 2024). L’enquête à Abidjan, menée conjointement avec Stefan Le Courant est en cours depuis septembre 2025. Les noms utilisés dans les vignettes sont fictifs, à l’exception de ceux des bénévoles à Catane.

[8] Jacques Derrida, Spectres de Marx: L’état de la dette, le travail du deuil et la nouvelle internationale, Éditions Galilée, p. 15, 1993.

Carolina Kobelinsky

anthropologue, chargée de recherche au CNRS

Notes

[1] Nicholas De Genova, « Spectacles of migrant “illegality” : The scene of exclusion, the obscene of inclusion », Ethnic and Racial Studies, 36(7), 2013 ; Paolo Cuttitta, Lo spettacolo del confine. Lampedusa tra produzione e messa in scena della frontiera, Mimesis, 2012.

[2] Nicholas De Genova, « Migrant “illegality” and deportability in everyday life », Annual Review of Anthropology, 31, 2002.

[3] Didier Bigo, « Sécurité et immigration : vers une gouvernementalité par l’inquiétude ? », Cultures & Conflits, 1998.

[4] Voir parmi d’autres Maurizio Albahari, Crimes of Peace. Mediterranean Migration at the World’s Deadliest Border, University of Pennsylvania Press, 2015; Oscar Prieto-Flores, « Necropolitics at the Southern European Border: Deaths and Missing Migrants on the Western Mediterranean and Atlantic Coasts », Journal of Race, Ethnicity, and Politics, 2025.

[5] Christina Cattaneo, Naufragés sans visage. Donner un nom aux victimes de la Méditerranée, Albin Michel, 2019.

[6] Achille Mbembe, Politiques de l’inimitié, La Découverte, 2016.

[7] L’enquête autour de Melilla a été menée entre 2014 et 2018 (Carolina Kobelinsky, « Border Beings. Present Absences among Migrants in the Spanish Enclave of Melilla », Death Studies, 44(11), 2020. Celle à Catane a fait l’objet d’un terrain conduit avec Filippo Furri entre 2018 et 2023 (Relier les rives. Sur les traces des morts en Méditerranée, La Découverte, 2024). L’enquête à Abidjan, menée conjointement avec Stefan Le Courant est en cours depuis septembre 2025. Les noms utilisés dans les vignettes sont fictifs, à l’exception de ceux des bénévoles à Catane.

[8] Jacques Derrida, Spectres de Marx: L’état de la dette, le travail du deuil et la nouvelle internationale, Éditions Galilée, p. 15, 1993.