Savoirs

Visualisation, visibilisation : les deux sens de l’art-science

Économiste et artiste

Dans la conceptualisation des données écologiques, le problème n’est pas leur expression ou leur visualisation, c’est leur fabrication même : elles héritent d’un découpage qui constitue le vivant comme extérieur à celui qui le mesure, et portent ainsi les conditions de leur propre neutralisation. Il faut alors penser une visibilisation artistique des données, en amont de celles-ci – rendre tangible, par la série, ce qui structure la mesure sans jamais être mesuré.

Depuis une dizaine d’années, un mouvement se structure autour d’une idée simple : les données méritent un corps. Des artistes et des designers tricotent les températures annuelles en écharpes, cousent les courbes d’émissions de CO2 en courtepointes, brodent des statistiques de santé sur du tissu. En 2017, la designer Giorgia Lupi publie dans Print Magazine un manifeste qui fait date, « Data Humanism[1] », où elle pose que derrière chaque ligne de données il y a un humain et que la visualisation a le devoir de le rappeler.

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L’artiste India Johnson pousse le geste plus loin en cousant à la main des tapisseries pandémiques, un point par cas Covid, vingt heures par semaine pendant dix-huit semaines[2]. D’Ignazio et Klein, dans Data Feminism (MIT Press, 2020) puis Counting Feminicide (MIT Press, 2024), montrent que les pratiques de collecte ne sont jamais neutres, qu’elles intègrent les hiérarchies de ceux qui les conçoivent, et que rendre visible ce qui n’était pas compté change ce qu’une société peut penser et légiférer.

Ce mouvement est le plus souvent textile, et ce n’est pas un hasard. Le fil porte en lui l’histoire du calcul binaire, depuis le métier Jacquard jusqu’à la core memory des premiers ordinateurs, tissée à la main par des ouvrières. La lenteur du geste (des heures pour un centimètre de donnée) impose un rapport au temps que le dashboard abolit. Le textile n’est pas le seul médium possible, mais il est celui qui a structuré ces pratiques jusqu’ici, parce qu’il conjugue matérialité, durée et mémoire dans un même geste.

Ces travaux ouvrent un espace réel. Ils réintroduisent le corps, la critique des rapports de pouvoir, l’empathie dans un monde saturé de dashboards. Mais ils partagent un postulat qu’aucun d’entre eux ne questionne. Les données existent d’abord, le geste les traduit, les critique ou les humanise ensuite. Le Data Humanism ajoute le corps à la visualisation sans changer ce qui est visualisé. Le Data Feminism élargit le périmètre de ce


[1] Giorgia Lupi, « Data Humanism: The Revolutionary Future of Data Visualization », Print Magazine, 2017 ; voir également Stefanie Posavec, Georgia Lupi, Dear Data, Princeton Architectural Press, 2016.

[2] India Johnson, « The Soul of Data: Data Physicalizations on Fabric », Nightingale, 2022.

[3] Pierre Bourdieu, Science de la science et réflexivité, Raisons d’agir, 2001.

[4] Voir Rapports IPBES (Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques) et Katherine Richardson, et al., « Earth beyond six of nine planetary boundaries », Science Advances, 9(37), 2023.

Lauriane Mouysset

Économiste et artiste, directrice de recherche au CNRS (CIRED)

Notes

[1] Giorgia Lupi, « Data Humanism: The Revolutionary Future of Data Visualization », Print Magazine, 2017 ; voir également Stefanie Posavec, Georgia Lupi, Dear Data, Princeton Architectural Press, 2016.

[2] India Johnson, « The Soul of Data: Data Physicalizations on Fabric », Nightingale, 2022.

[3] Pierre Bourdieu, Science de la science et réflexivité, Raisons d’agir, 2001.

[4] Voir Rapports IPBES (Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques) et Katherine Richardson, et al., « Earth beyond six of nine planetary boundaries », Science Advances, 9(37), 2023.