Société

Les queers d’aujourd’hui sont-iels les Lumières d’autrefois ?

Philosophe

Transformer en dogme ce qui a permis au XVIIIe siècle de s’affranchir du dogmatisme pour, aujourd’hui, s’opposer à la « théorie du genre », appelle une réinterrogation des usages des Lumières. Nos lueurs, de Pierre Niedergang, pose l’hypothèse de « Lumières queers ». Il s’agit de faire entendre à gauche que les queers ont davantage à apporter qu’une simple proposition « d’inclusivité ».

Les publications sur les Lumières vont croissant ces derniers temps : Corine Pelluchon, Adama Ouattara-Sanz, Yves Citton ou Antoine Lilti[1], pour ne citer que ces historiens et philosophes, nous fournissent quantité d’études autour d’un mouvement qui ne cesse de générer, siècle après siècle, toujours plus d’analyses et de débats passionnants.

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Mais quelle est l’actualité des Lumières en dehors des sphères des spécialistes ? Politiquement, c’est à droite que l’on croise le plus souvent ce que l’on peut nommer « l’appel aux Lumières », c’est-à-dire une mobilisation de leurs idées pour leur faire dire à peu près tout et n’importe quoi ; le titre du livre Face à l’obscurantisme woke ou les agitations d’un Jean-François Braunstein montrent un « usage public des lumières[2] » (p. 17) qui les dresse systématiquement comme un rempart contre une décadence du politique propre à notre époque, identifiée tour à tour aux théories queers, féministes et décoloniales (parfois tout cela en même temps).

L’islam, forme suprême de l’obscurantisme, et la « théorie du genre » irrationnelle qui ferait fi de toute science, ne constituent rien de moins que des menaces civilisationnelles sous la plume de ces penseur∙euses qui appellent désespérément à un retour à la raison, une leçon pourtant enseignée par les Lumières. L’irrationalisme, le mépris pour l’histoire, la biologie, la science et les faits, seraient ainsi le propre du tournant critique en sciences sociales (que l’on date en général autour des années 1960) qui signe en quelque sorte le début de la fin de la pensée et dont la gauche serait aujourd’hui la fière ambassadrice.

Tout cela dépasse la simple querelle universitaire : pour beaucoup de Français∙es, les Lumières continuent de représenter un phare dans la nuit obscure, un moment épique de « notre » histoire européenne où l’esprit s’est libéré de ses contraintes (notamment religieuses[3]) pour accomplir son destin de guide humaniste universel pour le reste du monde.

So


[1] Corine Pelluchon, Les Lumières à l’âge du vivant, Le Seuil, 2021 ; Adama Ouattara-Sanz, « Lumières, racisme et tradition radicale noire. Quarante ans après Le Code noir, ou le Calvaire de Canaan de Louis Sala-Molins », Dix-huitième siècle, « Déboulonner les Lumières ? », n° 57, 2025 ; Yves Citton, Altermodernités des Lumières, Le Seuil, 2022 ; Antoine Lilti, L’Héritage des Lumières. Ambivalences de la modernité, Points, 2022.

[2] Emmanuelle Hénin, Xavier-Laurent Salvador, Pierre Vermeren, Face à l’obscurantisme woke, PUF, 2025. – Jean-François Braunstein, La religion woke, Grasset, 2022. – David Schreiber, « Quels usages publics des Lumières aujourd’hui ? », usagespublicsdupasse.ehess.fr, 4 juillet 2015.

[3] Pour une étude approfondie sur le lien entre sécularisation, modernité (écologique) et islam, voir Mohamed Amer Meziane, Des empires sous la terre. Histoire écologique et raciale de la sécularisation, La Découverte, 2021.

[4] « La pratique de la translucidité permet l’ambiguïté tout en recherchant la clarté. La translucidité est la médiation entre la chose telle qu’elle est et l’imagination de ce qu’elle pourrait être. La translucidité comble les ruptures, offrant de nouveaux horizons. Elle tisse des liens érotiques, entre la nature et l’artifice, le tissu de la connaissance et l’ombre du non-savoir », Himali Singh Soin, « On Transluency », Protocinema, 16 novembre 2023. Cité dans Myriam Bahaffou, Eropolitique. Ecoféminismes, désirs et révolution, Le Passager Clandestin, 2026.

[5] Voir chapitre 9 : « Minorité, Lumières queers et alliances enfantines. Dialogue avec Tal Piterbraut-Merx ».

[6]« Comment lire les Lumières ? Le Code noir sous la main » nous rappelait Louis Sala-Molins dans Les Misères des Lumières. Sous la raison, l’outrage (Robert Laffont, 1992). On peut aussi se référer à l’historique Contrat sexuel (La Découverte, 2022) de Carole Pateman publie aux États-unis en 1988.

Myriam Bahaffou

Philosophe, Doctorante en philosophie à l'Université Picardie Jules Vernes et à l'Université d'Ottawa

Rayonnages

SociétéGenre

Mots-clés

Gauche

Notes

[1] Corine Pelluchon, Les Lumières à l’âge du vivant, Le Seuil, 2021 ; Adama Ouattara-Sanz, « Lumières, racisme et tradition radicale noire. Quarante ans après Le Code noir, ou le Calvaire de Canaan de Louis Sala-Molins », Dix-huitième siècle, « Déboulonner les Lumières ? », n° 57, 2025 ; Yves Citton, Altermodernités des Lumières, Le Seuil, 2022 ; Antoine Lilti, L’Héritage des Lumières. Ambivalences de la modernité, Points, 2022.

[2] Emmanuelle Hénin, Xavier-Laurent Salvador, Pierre Vermeren, Face à l’obscurantisme woke, PUF, 2025. – Jean-François Braunstein, La religion woke, Grasset, 2022. – David Schreiber, « Quels usages publics des Lumières aujourd’hui ? », usagespublicsdupasse.ehess.fr, 4 juillet 2015.

[3] Pour une étude approfondie sur le lien entre sécularisation, modernité (écologique) et islam, voir Mohamed Amer Meziane, Des empires sous la terre. Histoire écologique et raciale de la sécularisation, La Découverte, 2021.

[4] « La pratique de la translucidité permet l’ambiguïté tout en recherchant la clarté. La translucidité est la médiation entre la chose telle qu’elle est et l’imagination de ce qu’elle pourrait être. La translucidité comble les ruptures, offrant de nouveaux horizons. Elle tisse des liens érotiques, entre la nature et l’artifice, le tissu de la connaissance et l’ombre du non-savoir », Himali Singh Soin, « On Transluency », Protocinema, 16 novembre 2023. Cité dans Myriam Bahaffou, Eropolitique. Ecoféminismes, désirs et révolution, Le Passager Clandestin, 2026.

[5] Voir chapitre 9 : « Minorité, Lumières queers et alliances enfantines. Dialogue avec Tal Piterbraut-Merx ».

[6]« Comment lire les Lumières ? Le Code noir sous la main » nous rappelait Louis Sala-Molins dans Les Misères des Lumières. Sous la raison, l’outrage (Robert Laffont, 1992). On peut aussi se référer à l’historique Contrat sexuel (La Découverte, 2022) de Carole Pateman publie aux États-unis en 1988.