Société

Parachever l’état d’exception

Historien, politiste

En réponse au mouvement social, le gouvernement remet en cause la « légitimité » des manifestant·es et brandit l’arsenal de l’exception : couvre-feux localisés, interdictions de manifester, évocation d’un possible état d’urgence. L’attirail législatif sécuritaire mis en place depuis plusieurs années est ainsi prolongé avec la sacralisation d’un « empire de l’urgence » qui tue la politique elle-même et offre à la jeunesse française le pire modèle politique possible.

À mesure que l’actuel mouvement social, né et nourri de la révolte des lycéen·nes et étudiant·es, continue de prendre de l’ampleur, la même question ne cesse de se poser. Comment avons-nous pu en arriver là ?

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Or à chaque étape, hélas, s’est imposée l’idée qu’un tel enchaînement, du rejet du dialogue à la répression systématique et aux affrontements, est devenu inévitable. Il apparaît comme l’aboutissement logique d’un projet politique mené avec constance au cours de la décennie écoulée. Ainsi, après les heurts en marge des manifestations, particulièrement celles du 17 octobre, le gouvernement n’a pas tardé à brandir l’arsenal de l’exception : couvre-feux localisés, interdictions de manifester, évocation d’un possible état d’urgence, entre autres mesures. Dans le même temps, le chef de l’État annonçait sa volonté d’interdire les manifestations, particulièrement celles qui seraient organisées par « des gens qui n’ont aucune légitimité », suggérant la nécessité d’un encadrement syndical.

L’usage renouvelé de la rhétorique de l’urgence face à quelques vitrines brisées correspond, en premier lieu, à un effort de dépolitisation-repolitisation du mouvement sur un registre différent, afin de le délégitimer. Aussi, les méthodes d’action collective les plus conventionnelles (blocages, manifestations pacifiques et bon enfant) ont-elles été d’emblée thématisées sous le signe du chaos. En ce sens, l’urgence, une nouvelle fois, permet de tuer la politique elle-même, qui repose sur la constitution d’un espace de délibération autour des revendications, et de médiation des conflits. Peut-être la tentative serait-elle restée grossière si le traitement médiatique général des manifestations n’avait pas suivi cet exemple, oubliant ce que l’on sait depuis longtemps, et qui a pu être vérifié à plusieurs reprises depuis une dizaine d’années : les débordements ne sont jamais indépendants des conditions dans lesquelles s’exerce l’encadrement des manifestations.

Tout en soulignant q


[1] Machiavel, Discours sur la première décade de Tite-Live, III, 29.

[2] Voir les publications du Défenseur des droits : Aline Daillère et Magda Boutros, Amendes, évictions, contrôles : la gestion des « indésirables » par la police en région parisienne, avril 2025 ; Enquête sur l’accès aux droits, 2e édition : relations police/population, juin 2025. Également à ce sujet, les travaux de journalistes comme Vincent Gendrot (Flic, Goutte d’or, 2020), ou de chercheurs et universitaires comme Paul Rocher (Que fait la police ? et comment s’en passer, La Fabrique, 2022) ou Magda Boutros (« L’éviction policière des “indésirables” : inégalités raciales et organisation spatiale à Paris », Déviance et société, vol. 49, n° 4, 2025, p. 479-513).

[3] Walter Benjamin, Sur le concept d’histoire [1940], trad. Olivier Mannoni, Payot & Rivages, 2017, p. 64.

[4] Michel Foucault, La Volonté de savoir. Histoire de la sexualité, I, Gallimard, 1976, p. 115‑116.

[5] Julien Le Mauff, L’Empire de l’urgence, PUF, 2024.

[6] Jacques Pezzat, « Tirs mortels après refus d’obtempérer : un mort en dix ans en Allemagne, un mort chaque mois en France », Libération, 30 juin 2023.

[7] Vanessa Codaccioni, La Légitime défense, CNRS, 2018.

[8] Shoshana Fine et Thomas Lindemann, La Violence au nom de la loi, Presses de Sciences Po, 2026.

Julien Le Mauff

Historien, politiste, ATER en science politique à l’Université de Lille

Notes

[1] Machiavel, Discours sur la première décade de Tite-Live, III, 29.

[2] Voir les publications du Défenseur des droits : Aline Daillère et Magda Boutros, Amendes, évictions, contrôles : la gestion des « indésirables » par la police en région parisienne, avril 2025 ; Enquête sur l’accès aux droits, 2e édition : relations police/population, juin 2025. Également à ce sujet, les travaux de journalistes comme Vincent Gendrot (Flic, Goutte d’or, 2020), ou de chercheurs et universitaires comme Paul Rocher (Que fait la police ? et comment s’en passer, La Fabrique, 2022) ou Magda Boutros (« L’éviction policière des “indésirables” : inégalités raciales et organisation spatiale à Paris », Déviance et société, vol. 49, n° 4, 2025, p. 479-513).

[3] Walter Benjamin, Sur le concept d’histoire [1940], trad. Olivier Mannoni, Payot & Rivages, 2017, p. 64.

[4] Michel Foucault, La Volonté de savoir. Histoire de la sexualité, I, Gallimard, 1976, p. 115‑116.

[5] Julien Le Mauff, L’Empire de l’urgence, PUF, 2024.

[6] Jacques Pezzat, « Tirs mortels après refus d’obtempérer : un mort en dix ans en Allemagne, un mort chaque mois en France », Libération, 30 juin 2023.

[7] Vanessa Codaccioni, La Légitime défense, CNRS, 2018.

[8] Shoshana Fine et Thomas Lindemann, La Violence au nom de la loi, Presses de Sciences Po, 2026.