Roman (extrait)

Opération âme errante

Écrivain

Un hôpital pédiatrique à Los Angeles et la folie de l’Amérique, ce grand corps malade, rendue dans une prose fiévreuse, drôle et bouleversante. Paru en 1994, et traduit en France seulement en cette rentrée par Jean-Yves Pellegrin (Éditions du Cherche-Midi), le quatrième roman de Richard Powers, lauréat Pulitzer 2019 pour le célèbre Arbre-Monde, rend hommage aux enfants, dont certains, réfugiés, rappellent ceux qui hantent aujourd’hui les États-Unis. Avec AOC, l’été n’est pas tout à fait terminé tant que dure notre série d’avant-premières de littérature étrangère. Deuxième chapitre d’Opération âme errante, inédit.

Une fillette trop petite pour ses douze ans, qui tangue encore après des mois passés sur la tôle ondulée qui l’a portée pendant neuf cent cinquante kilomètres en mer de Chine méridionale, se tient devant les élèves d’une classe d’histoire, dans les décombres des quartiers est de la Cité des anges, et devine où est passée la colonie perdue de Roanoke. Un an et demi d’anglais dispensé par les humanitaires évangéliques d’un camp de réfugiés aux Philippines et une batterie de semaines passées aux États-Unis la qualifient pour l’exposé oral, rite de passage immémorial. Elle choisit, pour une raison quelconque, l’histoire américaine.

Elle essaie d’expliquer ce que ce simple mot, gravé dans l’écorce d’un arbre, pourrait dire de la destination prise par la troupe perdue de Virginie. Elle prononce le mot à voix haute, l’incruste dans le tableau noir avec un morceau de craie qui se désintègre en sable pastel sous ses doigts : CROATOAN. Elle épelle le fragment laissé sur un autre arbre : CRO. Ce mot, signe solitaire d’une évacuation précipitée, resté là pour accueillir le gouverneur de la colonie à son retour d’un voyage de ravitaillement dans la mère patrie, ne recèle pour la fillette aucun mystère impénétrable. Il est aussi anglais, aussi lao, aussi lao-thaï, aussi thaï, aussi tagalog, aussi hispanique que n’importe laquelle des monnaies d’échange en circulation dans les colonies provisoires où elle a fait halte pour la nuit. À chaque camp de migrants, sa propre lingua franca transitoire construite par les accidents des grands flux de population. Et tous les mystérieux messages jamais écrits dans l’écorce silencieuse reviennent au même : Nous voilà donc partis. Ne nous attendez pas pour aller vous coucher.

Pour quelle autre raison recourrait-on aux mots ? Les mots, a-t-elle appris dans toutes sortes de programmes de rééducation placés sur sa route, n’ont ni origine, ni point d’arrivée. Ils sont eux-mêmes l’urgence ambulante qu’ils tentent de décrire. Le barrio, là où elle vit maintenant, vient de l’espagnol, de l’arabe, de l’idée d’une idée d’une terre ouverte. Aucun mot ne saurait être plus anglais aujourd’hui, plus américain, même si la terre ouverte, ici, est verrouillée depuis un bail. Pas grave. Parce que le barrio actuel est tout aussi labouré et construit que cette terre ouverte désormais perdue. Avec le temps, le mot désigne autre chose. Il désigne ces Arabes qui s’infiltrent au nord, montent jusqu’en Espagne comme le fluide d’un baromètre. Il désigne les Espagnols incapables d’arrêter l’avancée des Maures, sinon en absorbant leur science, leurs mathématiques, leur impatience militante. Il désigne les rejetons marins des Anglais qui, sans réfléchir, sautent de leur île vers quelque chose de plus grand, incapables à leur tour de contenir les enfants de la Nouvelle-Espagne, sinon en les avalant tout rond, avec leur nourriture, leur musique – et leurs mots.

À peine née, elle connaissait ces grandes lignes, savait que les mots sont les éraflures laissées par les carrefours. Elle a encore en tête une carte compliquée de la linguistique des fleuves : géographie des sons, isoglosses de tous les habitants des vallées avec lesquels son peuple a autrefois fait affaire. Maures, conquistadores et pèlerins de la Caroline, raflés sur les places commerciales du moment, s’ajoutent simplement, en surimpression, sur la liste de la fillette. Elle imite la clameur des cours de récréation locales, passant sans effort aux cadences de l’espagnol comme à celles de l’anglais. Étant donné sa famille d’origine, les deux sont identiques, très proches cousins. Elle se partage entre eux, parle un patois exploratoire assez éclectique pour désarçonner de la même façon tous ceux qui l’écoutent.

Arrivée dans l’école, abandonnée sur le pas de la porte du chef d’établissement, elle n’a cherché qu’à plaire : prix assez modique d’une sécurité garantie. Et plaire semblait impliquer la résolution des énigmes posées devant elle. En arithmétique, géométrie et autres problèmes, ses résultats correspondaient à ceux d’une classe d’âge bien supérieure à celle de ses pairs, et de beaucoup de ses professeurs diplômés. Mais elle était incapable de paraphraser l’expression « battre le fer tant qu’il est chaud » ou de compléter les termes de l’analogie « La chaussure est à la chaussette ce que le pardessus est à… ». Plus accablant, elle ne parlait absolument pas, à moins d’y être forcée et, dans ce cas, se contentait de murmurer le strict minimum de syllabes insolites.

En céramique, minuscule, terrifiée, elle avançait sur des pinceaux aussi hésitants que les pattes d’un chevrotain. Tous ses membres auraient tenu à l’aise dans la boîte à sandwichs d’une élève de cours élémentaire. Chacun de ses gestes semblait calculé pour échapper aux incursions de ceux qui étaient plus grands qu’elle. L’infirmière scolaire avait refusé de croire à l’âge que cette petite avait annoncé et, bien sûr, pas d’extrait de naissance. Un problème de traduction des chiffres ? Non : dans un silence poli, comme si les adultes réclamaient une infinie patience, la fillette avait tracé sur une feuille autant de bâtons que le nombre de ses années. Simple bobard ? Mais qu’aurait-elle bien pu gagner à faire semblant d’être plus âgée?

Qu’importe. Survivante ou non d’une traversée océanique, elle avait l’allure d’une enfant de cinq ans. Certes, elle parlait (quand elle parlait) d’une façon impressionnante pour qui a récemment acquis la langue, mais sans plus de précocité que d’autres petits Asiatiques de huit ans, venus de l’autre côté du Pacifique, jouent du violon. Bien qu’elle connût de vue l’alphabet latin, elle forçait à grand-peine son poing à le transcrire en caractères. Cursive facile, grâce à des flash-cards, balle aux prisonniers sans réserve, tout cela était hors de question. Une pédagogie éclairée réclamait que la fillette commence trois classes en dessous de son âge. Et, obéissante, c’est là qu’elle commença.

Six semaines d’essais pratiques mettent la pédagogie en déroute. L’instit du cours élémentaire lui attribue un pupitre, prend une heure pour lui expliquer les matières, lui fournit des cartes, un manuel de mathématiques, un compas et un rapporteur, puis lui donne à lire un texte immaculé de la précédente décennie humiliée, intitulé Notre monde qui s’éveille, en disant « Nous allons travailler là-dessus ». Un code – la fillette en a l’intuition – qui signifie : « Dès que j’aurai appris à tes cinquante camarades de classe démunis à faire semblant de lire. »

Erreur de compréhension ou simple acte désespéré, Joy a bouclé ses lectures dès la fin de la semaine. Incrédule, l’institutrice nie l’évidence. Elle met la fillette à l’épreuve sur les derniers chapitres, puis ceux du milieu, les mélange, comme si la petite nouvelle était l’un de ces phénomènes de show télévisé, capables d’extraire de tête des racines carrées. Incollable bien que tout aussi minuscule, Joy bénéficie d’une promotion instantanée dans la classe supérieure. Là, son nouveau professeur découvre que la petite fille sait en réalité produire des phrases complètes, correctes, voire belles, mais dont les prédicats vont toujours se perdre dans le rayonnement de fond d’une classe hystérique.

Avant la fin du trimestre, elle bondit à nouveau d’une classe. On l’envoie faire un tour chez le conseiller d’orientation pour rafistoler les dégâts que son transbahutage bâclé a sûrement dû provoquer en elle. Le conseiller lui pose des questions incisives mais habilement déguisées comme « Préférerais-tu être un phoque dans une grande colonie de phoques qui se prélassent sur le rivage ou un aigle qui plane tout seul dans les hauteurs, très au-dessus des falaises ? » Un phoque, sans hésiter. Ah bon, pourquoi? Les aigles mangent des rats et les phoques du poisson ; elle a déjà goûté les deux et préfère de loin le poisson.

Joy prend pitié de cet homme et l’aide à en venir au fait sans plus de manières. «Le cours moyen, c’est bien mieux que le cours élémentaire », dit-elle d’elle-même. Oui, d’accord. Pourquoi ça ? « Au cours moyen, on est face à la rue et on peut regarder les passants toute la journée. » Je vois. Et quoi d’autre ? « On peut déplacer les tables ? » risque-t-elle, espérant contre tout espoir que cette réponse soit la bonne.

As-tu des inquiétudes particulières dont tu voudrais me parler ? Des choses tirées du fond de ta réserve secrète, des histoires du temps d’avant ? Son regard pétille un instant, s’échappe vers le barrio, vers la terre ouverte, un lieu où les senteurs et les sons qui l’ont élevée demeurent sur un petit arpent des tropiques, là où tous ceux qu’elle aime n’ont pas nécessairement été écorchés vifs. Avant qu’elle puisse les maîtriser, ses bras se lèvent comme ceux d’une armée de singes surpris s’élançant vers la sécurité d’une forêt tropicale. « Certains de mes amis ici n’arrivent pas à prononcer mon nom de famille. »

Le conseiller joint son rapport au dossier. On peut balader cette gamine jusqu’à la plus belle foirade institutionnelle jamais consignée dans les annales sans qu’elle remarque que ce chambardement radical et constant est tant soit peu inhabituel. Cela dit, griffonne le conseiller dans tous les coins du formulaire à l’exception de l’espace vierge réservé au logiciel de reconnaissance optique, il existe des pays de par le monde où une résidence permanente serait, pour cette enfant, bien pire que sa liste de visas provisoires.

Envoyée au cours moyen, à peu près là où elle aurait dû se trouver dès le départ, Joy exerce à plein ses droits de squatteur dans le Nouveau Monde. Elle tient consciencieusement son extrémité de la corde à sauter, la fait tournoyer comme, autrefois, des bobines en bois, en chantant à présent :

Je la vois ! (Que vois-tu ?)
Une fillette (Aux yeux bleus ?)
Aux yeux verts. Cheveux d’or.
(Et son nom ?) Margoton.
(La vérité.) Marité.
(LA VÉRITÉ… !)

À l’exception des phonèmes légèrement infléchis, déportés vers le système pentatonique, sa psalmodie est une parfaite imitation. À la cantine, elle demande, polie, quels aliments il est acceptable ou non de lancer à travers la pièce.

Ses progrès scolaires sont encore plus rapides. Elle a fini ses devoirs avant même qu’on les lui ait donnés. Certaines matières lui sont déjà connues, vues dans son centre de rétention à ciel ouvert sur l’île de Luçon. Sciences et mathématiques ne sont qu’affaire de jugeote, notées à l’aide de symboles ni plus difficiles ou arbitraires que les divers alphabets étrangers. Elle tombe amoureuse de la lecture des cartes : chaque endroit y est un réticule sur le quadrillage universel. Ce qu’ils appellent sciences sociales est le plus facile. Joy ne tarde pas à glaner les éléments du schéma organisateur de l’histoire. Ce pays – pas du tout un pays et tous les pays en un – est, comme la langue qu’on y parle, la main courante des invasions infligées et subies, des poudrières réunissant toutes les races de la terre, des basculements violents, des perpétuels virages trop serrés, des dos tournés aux instants décisifs du monde.

Son Brief & Vray Récit des terres nouvelles soutient tranquillement que CROATOAN était sans doute le nom mal orthographié d’un clan indien voisin. Nulle trace de massacre, ni de restes humains. D’après Joy, les colons se sont tout bonnement aventurés dans les terres, non pour échapper à cette force étrangère, mais pour s’y rallier. Elle a trouvé un livre dans la bibliothèque de l’école (avant-poste colonial du progrès à part entière) qui raconte comment d’autres Européens, un siècle plus tard, ont découvert une lointaine tribu indienne aux cheveux d’une couleur étrange et dont la langue véhiculait d’inexplicables fantômes de mots blancs, à l’inverse de ces esprits étymologiques qui habitaient encore les canoës, pécans, sconses, séquoias, toboggans et autres catalpas des colons.

Elle dépasse les dix minutes qui lui sont allouées, fait des gestes avec les mains, un peu écrasée par ses découvertes, reprenant les thèmes rabâchés de ce continent. Elle expose en longues voyelles ouvertes les carnets de route de l’expansion vers l’ouest, ces récits sur les Indiens blancs du Kentucky, les langues européennes qui ont accueilli les tout premiers étrangers remontant vers les hauts du Mississippi.

Elle exhorte ses camarades, les encourage d’un signe de la main qu’elle espère amical et stimulant, tout à ses spéculations sur les arrière-arrière-petits-enfants de Madoc, celui dont la troupe de Gallois a fait voile hors de la mappemonde en 1170 et n’a pu accoster qu’ici. Elle explique cela sans la moindre notion de ce que sont le pays de Galles, 1170, l’Europe ou le Missouri.

Et pourtant, l’avantage des grands débutants lui révèle que les classes établies sont trop privilégiées pour voir. Pas d’autochtones dans la salle. Pas mêmes les pensionnaires ocre et ambre, originaires de tribus perdues qui ont traversé une langue de terre détruite, destinées à être ramenées des quatre coins de la Terre où elles s’étaient égarées. Elle raconte comment le survivant d’un naufrage, un certain Christos le Colon, alla s’échouer sur les rochers de l’école du célèbre Navigateur, la tête pleine d’écritures et de fantasmes enfantins. Et elle montre comment ces plans compliqués pour reconquérir la métropole de Dieu sur Terre ont conduit pas à pas, de désastre en désastre, à leur propre barrio des Anges.

Tout ce qu’elle relate, elle l’a déjà vécu : la manière dont ce premier équipage survit grâce aux promesses d’une révélation. Comment ce Christos prend Cuba pour le Japon. Comment il force ses hommes à jurer qu’ils se trouvent à la pointe de l’empire de Kubilaï Khan. Comment, dans l’estuaire de l’Orénoque, il goûte l’eau du quatrième fleuve du paradis qui coule depuis le sommet du globe en forme de larme. Comment il soumet le monde à un perpétuel déplacement.

Son histoire américaine est le carnet de voyage de dix siècles anxieux de migrations massives : les déshérités de la Terre, errants en quête de colonies, tombés sur cette masse continentale commode, violemment dressée, qui du jour au lendemain double la superficie du monde connu. Ils s’infiltrent dans les terres, sur une embarcation, sur un chariot couvert, sèment des pommiers tirés de sacs de toile, posent des rails, franchissent la roche qu’ils font exploser et, assistés d’un énorme bœuf bleu, déciment des forêts. Ils survivent grâce aux traces des Sept Cités, de la Ville sur la montagne, de la Nouvelle Jérusalem, dessinent à l’échelle les modèles architecturaux du renouveau urbain, terme de la migration. À chaque pas, fait d’hésitation et de correction de trajectoire, ils laissent derrière eux des notes griffonnées en hâte : Ai rejoint les troupes avec nouvel équipement, juste derrière prochain méridien.

Elle sauterait par-dessus la ligne continentale de partage des eaux, de CROATOAN à la Mission de la Reine des Anges, pour retrouver des âmes perdues, expliquer encore comment cette ville où elle a échoué fut elle-même fondée par un mélange de quarante-quatre Noirs et Peaux-Rouges, illettrés et migrants, tombés par hasard sur cette vallée infestée de rats dont ils imaginaient qu’elle les délivrerait. Elle courtiserait ses camarades, se ferait des amis, en racontant encore comment, en l’espace d’une vie d’homme, cette ville qu’ils partagent aujourd’hui a servi de petite Tokyo, petite Weimar, petite Oaxaca, petite Hô-Chi-Minh-Ville. Sans parler d’Hollywood.

Mais son institutrice, stupéfaite, l’interrompt. Où as-tu appris tout ça?

« Dans des livres, avoue-t-elle, coupable. Je suis désolée d’avoir dépassé le temps. »

L’institutrice, la troisième qu’elle ait eue en un peu moins d’un an, ne réagit pas. N’entend même pas. L’adulte se demande comment cette publicité ambulante pour la Croix-Rouge, format bonzaï, dans son T-shirt Hang Ten de récup, dont l’arrivée en un seul morceau constitue en soi le squelette d’un miracle, et qui (selon la rumeur en salle des profs) s’est nourrie des mois durant de calmars séchés, dort aujourd’hui avec une dizaine de ses congénères dans des draps rendus argentés par les parasites, mais s’estime au paradis d’avoir seulement un drap, qui a survécu en apprenant à maîtriser le réflexe du haut-le-cœur dans sa gorge, dont la tête a été rasée deux fois lors de son retour à la civilisation – comment ce petit bout de soie grège et rêche, ramenée d’une zone d’essais abandonnée que l’institutrice ne peut même pas imaginer et moins encore décrire en classe, est parvenue à concentrer en elle assez de pugnacité linguistique pour réaliser un exposé sur les gouverneurs des colonies, les chariots couverts et Christophe Colomb. Comment diable cette Joy des douleurs pourrait-elle accueillir, et plus encore décoder, ces incompréhensibles maillots flashy, les Slurpees, les balles fluo, le Slime et autres marques déposées, ces robots qui se métamorphosent en arsenaux intergalactiques – toutes ces marchandises avec lesquelles chaque instant passé sur cette côte l’assaille ?

Ces monnaies d’échange occultes de l’enfance achètent et vendent les exposés des autres élèves. Andy Johnson trace à un rythme haletant le portrait en coulisse de son idole de la semaine, chanteur-acteur adulé par les foules, qui tabasse et cartonne. L’indécrottable Kelly Frank présente une série diffusée l’après-midi, dont le scénario s’inspire vaguement d’un jeu vidéo sur l’Armageddon, et pleurniche bêtement quand l’institutrice lui signifie que les dessins animés n’entrent pas, de facto, dans la catégorie des sujets non fictionnels. Les expéditions forcées de Joy ont sur ses camarades de classe un impact tout au plus inexistant. Même le plus dégourdi de la classe reste médusé, ses facultés mentales trop mutilées pour intégrer la première courbe des déplacements dont elle exécute le tracé. Si le groupe a fait preuve d’un calme étonnant et n’a montré aucune violence tout au long de son discours, son silence est celui, stupéfait, d’îliens incapables de voir se profiler les premiers mâts au bout de leur horizon.

La perplexité est toujours bilatérale. L’assimilation de la fillette se hisse sur une plateforme de fortune pas plus large que les semelles en caoutchouc expansé de ses chaussures de jogging. Derrière ses devoirs impeccables et sa prononciation chantante, sous sa maîtrise de codes vestimentaires subtils et ses poses effrontées, poings sur les hanches, elle flotte encore sur le courant. Elle vit sur une chaloupe depuis que les premières vagues de raids diurnes l’ont chassée de sa vallée. Des signes filtrent par les fines craquelures de ce visage au glacis céladon. La vérité transparaît, limpide, dans sa façon de courir sur les syllabes – djo-ni a-peul-sid – comme l’eau sur les pierres d’un ruisseau embarrassé. Dans sa façon de jeter un regard sur son auditoire, regard qui craint tant d’offenser qu’il ne parvient qu’à se tapir entre les contractions musculaires de l’apaisement. Elle n’a pas le choix, doit se plier au credo de tous les immigrants : ne pas faire de bruit, apprendre autant que possible, et rester au centre de la pièce.

Que peut faire l’institutrice sinon donner un A à cette enfant, lui dire que son exposé est excellent, l’expédier encore – augmentant la confusion de la fillette – dans la classe supérieure à laquelle elle appartient de droit. Cette promotion ne résout rien. Ils ne peuvent pas l’aider, ne peuvent soulager cette respiration affligée. La fillette est à l’étroit dans ses jeans rêches comme des râpes, entortillée dans des vêtements qui l’enterrent vivante à chaque récréation. On devine sa quête furieuse de compétence chez les adultes. Affûtée et intraitable, elle attend le bus chaque matin dans l’odeur du safran, une écaille de feuille d’or encore accrochée à ses doigts. Les cloches du temple, la clameur stridente des marchands maintenant disparue : chaque supplément de la perpétuité quotidienne qu’elle purge dans cette école-centre commercial l’attire, de plus en plus comme une note à la Croatoan, vers la promesse de prochaines coordonnées, dans les profondeurs de ce continent encore intact et infondé.

Il y a bien un temple dans cette ville. Un pavillon dans le style classique de ceux de Sukhothaï se dresse à une dizaine de rues de l’appartement où on l’a logée. Un chedî, coincé entre un hypermarché de la location vidéo et un ICI ON VEND/ACHÈTE/ÉCHANGE TOUT. Ces pignons crénelés rehaussés de fleurons en forme de flammes lui auraient paru autrefois aussi étrangers que les boutiques de nouveautés de Melrose à un délégué de l’Iowa venu assister à une convention. L’architecture est celle d’un autre pays, à une centaine de kilomètres de sa vallée, aussi lointain et inaccessible que le royaume des singes du récit épique. Mais ici, ce temple est sa pierre de touche à elle dans un paysage aussi arbitraire que la langue qu’elle doit utiliser pour s’y frayer un chemin.

Ici, rien ne va de soi. De parfaits étrangers vous accueillent comme un parent longtemps perdu de vue, ils vous font fête, vous achètent des costumes marins, puis disparaissent à jamais sans laisser de trace. Le prix indiqué sur une marchandise est exactement ce que vous devez payer pour l’acheter. Dans les files d’attente, les gens laissent entre eux un espace et ils sont furieux si vous venez le combler. L’eau qui coule aux murs est potable mais celle des étangs et des ruisseaux vous tue à coup sûr. Les morts ne sont pas incinérés mais enterrés sur des parcelles spacieuses et décorées, tandis que les vivants installent leurs maisons sur un mètre carré de trottoir. Les armes sont légales mais pas les perroquets d’importation.

Voir à quel point personne n’est ici chez soi est son unique planche de salut. Les gens croisent son regard au supermarché et, dans un aveu, détournent les yeux. Elle lit avec ravissement que seule Mexico compte plus de Mexicains que la Cité des anges. Elle passe ses samedis dans d’exotiques marchés de rue, où une dizaine de gouvernements en exil établissent leurs demeures officieuses. Quelque chose fait bruisser son oreille avant que Joy ait repéré le profil du quartier : un murmure lui souffle combien cette communauté entière et même les intérêts particuliers sont provisoires.

L’ensemble des richesses est aux mains de gnomes transpacifiques. Les héros du sport sont tous originaires des Caraïbes. « Superfudgebuster » est le seul mot d’anglais que possède le vendeur du Mr. Igloo. Après l’école, sur le câble, les classiques en noir et blanc, avec au générique cette flopée de naufragés aux noms imprononçables venus d’ailleurs, parviennent toujours à la même conclusion : d’où que vous soyez, faites-vous passer pour quelqu’un du coin. Une vie déplacée conduit à toutes les fins qu’on veut.

Sans doute est-elle incapable de formuler ce conte aussi précisément, dans ce vocabulaire d’emprunt. Sa confusion est radicale. La ville où on l’a placée est truffée de failles temporelles, portes ouvertes sur les fragments préservés de chaque monde jamais venu au jour. Elles l’entraînent dans des voyages scolaires et des kermesses financées par de bonnes œuvres. Telle fosse à bitume préhistorique, en pleine ville, hérissées de dents de sabre ; telles missions coloniales espagnoles ; les musées de cire d’Hollywood ; les devantures du Wild West ; les tentaculaires bazars arabes ; les arcades de verre façon terrarium, grandes comme des villes où l’on peut habiter, qui renferment des mondes futuristes de vente au détail ; et ce château magique sorti d’un passé médiéval, qu’elle ne saurait distinguer de l’édifice original. Voilà ses réalités, les données de son éternel présent.

Elle n’y prête guère attention ; seuls comptent les détails bruts : ceux qui la mettent sur le chemin de l’école. Les usages insondables d’une carte de bibliothèque. Les pommes de terre racornies, impossibles à digérer, et le pain mou blanchi. Une cour de récréation où elle observe des enfants rire sottement en creusant le sable jusqu’au centre de la Terre pour déboucher en Chine, où les gens marchent sur les mains.

Le quartier où elle habite, quatrième au palmarès des plus dangereux de la ville, est pour elle un jardin de sécurité presque coupable. Aujourd’hui, elle dort au son des sirènes sans se réveiller. Même les altercations de minuit, le fracas et les coups de matraque dans le vestibule, sur le pas de sa chambre, ne la tirent plus complètement du sommeil.

Elle pousse le désir de ne pas attirer l’attention jusqu’à choisir des classeurs à trois anneaux, des couvertures pour ses livres, des barrettes et des blouses. Elle fabrique des fac-similés de ce qu’elle ne peut s’offrir : poupées vaudoues de substitution, statuettes d’argile expiatoires. Elle renonce à la popularité, rang hiérarchique dont elle ne peut même pas évaluer l’échelon. Joy ne singe les rejetons des Anges que pour préserver son titre de séjour, cet aberrant sursis à l’extradition, erreur presque certaine qui sera repérée et supprimée d’un instant à l’autre.

Le ver solitaire des savoirs qu’elle dévore ne fait que l’émacier davantage. Le sérieux de ses exposés, ces fiascos virtuoses, vendent la mèche. Invisibles, ils deviennent fluorescents sous la contrainte. Elle sert de couverture à l’un de ses parents planqué là-bas dans sa chambre de location, un père qui, la nuit, en proie à une pure terreur, répète la litanie des migrants : réussir, s’adapter, esquiver. Les démonstrations de gaieté de la fillette sont si transparentes que le jour où elle finit par se présenter à la récréation devant le bureau de l’institutrice en disant « Je souffre », l’enseignante elle-même fond en larmes. Oh ma pauvre petite, je le sais bien ; il suffit de te regarder.

Mais Joy, comme toujours, est plus littérale. Elle désigne un point au-dessus de sa cheville droite. Tu te l’es tordue ? D’un air grave, la fillette fait signe que non. On l’envoie à l’infirmerie, elle prend son tour parmi une rangée de chaises en métal, assise derrière les habituels angines et les simulateurs. L’infirmière repère un gonflement indiscutable. Et une légère décoloration, peut-être. Dans ses notes, pour d’obscures raisons interculturelles, elle accuse l’enfant de vouloir maquiller une blessure reçue en sport collectif. Et, c’est une habitude, elle orthographie de travers le nom de famille de la fillette.

Comme la foulure ne guérit pas au cours de la semaine suivante, l’infirmière entre dans une colère noire. Elle cuisine cette patiente perverse : qu’est-ce que tu ne me dis pas ? De nouveau elle palpe le gonflement réticent, avec rudesse mais sans aucune brutalité. Pendant cette manipulation de routine, Joy perd conscience sous le poids des tourments accumulés. S’évanouir plutôt que pleurer.

Le sentiment d’urgence commence à s’installer. Dans le dossier de la petite fille, l’infirmière ne trouve pas de numéro où joindre les parents. Il existe un père, apparemment, mais où le dénicher dans l’enfer des miasmes humains, nul ne le sait. Un messager dépêché à l’adresse indiquée trouve le bâtiment inhabité – inhabitable à en juger par sa carcasse. Selon l’expression consacrée, la petite n’est bénéficiaire d’aucune couverture maladie. Encore une mineure pour le programme d’aide d’accès aux soins.

Les institutions publiques se la renvoient, façon chaîne humaine. Aux urgences de l’hôpital public, un auxiliaire médical téméraire ouvre le parapluie, poussant l’examen juste assez loin pour mettre son cul à l’abri avant d’orienter la gamine vers le médecin de garde en pédiatrie qui est, comme toujours, débordé. L’un des internes en chirurgie du service pratique la biopsie. Il enfonce la canule et ne voit rien au-delà des anomalies engendrées par sa propre imagination débordante : des tissus en forme de test de Rorschach qui se transforment pas à pas en une molle garniture pour sandwich saupoudrée de parmesan. Le rapport du labo revient, frappé d’un « Échantillon tissulaire insuffisant ». Ne mégote pas, mon chou. Donne-nous de quoi nous amuser, assez de lamelles bien propres pour qu’on y fasse les taches nécessaires.

Pendant tout ce temps, on attend que le père de l’enfant se présente à l’hôpital. Bien que le volume de sa voix ne dépasse que d’un ton le seuil de l’audible, la fillette possède sans conteste assez d’ingéniosité verbale pour répondre à un questionnaire complet sur ses antécédents et son bilan de santé. Mais quand l’enquête revient sur l’identité de son parent ou de son tuteur légal, l’enfant se contente d’un haussement d’épaules. Elle le protège, sur ordre exprès donné au préalable. Le personnel des admissions a déjà vu ça. Encore un papa étranger en situation irrégulière, ou peut-être un résident dans la légalité, si déconcerté par le contre-interrogatoire en trois exemplaires du service de l’immigration, qu’il a pris la fuite sans la moindre idée de son statut légal et est trop effrayé pour le découvrir au fil de l’eau.

Mais l’hôpital ne peut rien entreprendre sans le consentement d’un adulte. L’impasse n’est levée qu’au moment où l’infirmière de nuit du service pédiatrie tombe littéralement sur le bonhomme. Deux heures du matin : elle entre dans la salle de soins pour remplacer, à un moment de loisir relatif, une mini-perfusion négligée pendant cette soirée surchargée. Devant le lit de Joy, elle trébuche et s’étale de tout son long sur un adulte endormi dans un couchage improvisé au pied du petit lit.

L’homme porte une chemisette de coton à manches courtes bon marché et un pantalon noir si ample qu’il l’a noué sur le devant comme un sarong. Il se réveille tant bien que mal. Animal débusqué, indécis, partagé entre la capitulation et l’abandon de sa fille dans la fuite. Ce moment d’hésitation laisse à l’infirmière le temps d’appeler un imposant garçon de salle qui a raté sa vocation de videur dans un club de strip-tease. Acculé, l’homme semble incapable de comprendre les tentatives d’apaisement par palabres interposés.

Bientôt, toute la salle se réveille. Déchaînement spontané du Moutard Circus. Shootés, sous traction, en phase terminale, les petits diables restent capables d’une fracassante exultation. Les adolescents malades facilitent et encouragent, au mieux de leurs aptitudes émoussées, cette rupture de la loi et de l’ordre. Le personnel doit mater la rébellion : canon à eau pour minots.

Les questions viennent avec le retour à la normale. Comment père et fille ont-ils fait pour se retrouver sans échanger de messages ? Ils n’ont pas pu : c’est la seule réponse envisageable. Comment un homme adulte a-t-il réussi à se faufiler devant l’ensemble du personnel médical sans se faire repérer ? Impossible, évidemment. Et pourtant, le grabat improvisé est là, tout à côté du lit.

Joy, terrifiée, sert d’interprète à son père encore plus effrayé. L’infirmière responsable dit : « Demande-lui de se calmer. Nous ne sommes pas de la police. Personne ne saura pour lui. Nous avons seulement besoin de sa coopération, rien d’autre. » Elle hésite à ajouter : Dis-lui que tu risques de mourir s’il ne nous donne pas sa signature.

La négociation est chaotique et s’étire en longueur. L’homme clame son innocence. Il se lance plusieurs fois dans l’histoire de sa fuite, détaillant avec soin les persécutions qui ont mortifié sa famille. Il explique le chemin jusqu’à la mer, semé de mines. Il déroule le récit complexe et spéculatif du sort de plusieurs de ses compagnons de traversée après que leur embarcation a touché terre, leurs destins plus grands ou plus abominables que le sien, et qui l’ont affranchi.

L’hôpital émet des objections à chaque instant : On s’en fiche. Ça ne nous regarde pas. Nous cherchons seulement à sauver votre fille. Les deux parties peinent à entendre la voix douce et sage de la traductrice simultanée qui faiblit entre eux.

Pas à pas, on règle les indispensables formalités. Un membre du personnel lit les mentions légales et en prépare une délicate paraphrase pour l’enfant de douze ans. De son côté, dans le dialecte de sa vallée, elle en reconstruit une version pour son père : tu acceptes de ne pas leur réclamer un tas de pognon si jamais ils font une erreur et qu’il m’arrive quelque chose de mauvais. Le vieil homme entreprend alors de raconter l’histoire d’un passager sur le bateau – un homme qui n’était même pas réfugié politique, donné à une riche famille dans le Nord, où il n’avait rien à faire sinon nettoyer leur piscine chaque matin et y verser un tas de produits deux fois par semaine. Sous les protestations du personnel, la fillette doit traduire cette histoire, succombant en silence à un sentiment de honte plus intime et rubescent qu’une atteinte osseuse.

L’échange baigne tout entier dans le sépia surréaliste des deux heures du matin. Quand on en vient enfin à la signature, même cet acte doit être médié. L’homme inscrit son nom à l’endroit indiqué, mais dans une écriture dérivée de la devanagari qui n’arrange les affaires d’absolument personne. L’équipe de nuit ignore si cette signature suffit. Une seule chose est certaine : il leur faut obtenir quelque chose du fugitif avant qu’il ne décampe et disparaisse à nouveau.

Ils lui demandent une transcription en alphabet latin. Une fois de plus, c’est à Joy de la fournir ; elle lit, prononce, réfléchit, convertit, humidifie la pointe de son stylo-bille et écrit en majuscules d’imprimerie, ballonnées et bombées (elle ne maîtrise pas encore l’écriture cursive) : WISAT STEPANEEVONG MAWKHAN. Mots tracés dans l’urgence qui resteront là, gravés dans l’écorce, quand tous les passagers de cette chambre s’en seront allés vers l’intérieur des terres sans laisser de trace.

 

Richard Powers, « Opération âme errante », traduction de l’anglais (États-Unis) par Jean-Yves Pellegrin, © Le Cherche Midi, 2019.

En librairie le 5 septembre.


Richard Powers

Écrivain