Kleber Mendonça Filho : « Je voulais m’exercer à regarder vers le passé en utilisant le cinéma »
Auréolé de sa double présence au palmarès cannois (Prix de la mise en scène et prix d’interprétation pour Wagner Moura), L’Agent Secret, le cinquième long-métrage de Kleber Mendonça Filho nous arrive comme un film-étendard d’une rare ampleur et générosité. Il n’est rien de dire que la « période pleine de troubles » qu’il décrit dépasse son contexte (comment vivre, en opposant et en intellectuel, sous la dictature brésilienne en 1977), pour résonner avec la nôtre.

Le titre tient aussi pourtant de la fausse piste. Marcelo (Wagner Moura) n’est pas tant un maître espion qu’un homme déboussolé. Revenant dans sa ville de Recife, il cherche à renouer le contact avec son jeune fils tout en s’accommodant d’une clandestinité imposée. Au fil d’un récit en trois chapitres, riche en chemins de traverse et en allers et retours entre le passé et aujourd’hui, on apprendra son histoire (celle d’un universitaire menacé pour s’être opposé à des intérêts industriels), mais surtout à vivre à son diapason, au gré des plaisirs des rencontres, discussions et moments partagés avec son compagnonnage de révolte. Nous transmettant, par-delà les méandres narratifs, un véritable hédonisme de la résistance.
De fait, ce titre d’« agent secret » peut s’entendre de différentes manières. Il peut évoquer « l’agentivité » d’un homme devant désormais se faire discret au sein de son milieu pourtant familier. Mais il pourrait aussi faire écho, sur un tout autre versant, aux stratégies d’infiltration opérées par des intérêts mafieux qui viennent miner les services publics de la santé et de l’université. Avec ce thriller carnavalesque, où se croisent Les Dents de la mer et la « jambe poilue » (une légende urbaine de Recife), Kleber Mendonça Filho poursuit son grand œuvre de topographe sensible de la mémoire de sa ville, croisant les approches historiques, cinéphiles et intimes. Rencontre avec un cinéaste dont la méthode est autant celle d’un historien que d’un pur raconteur d’histoires. J. L.
Vos
