Les vivants, les morts et les ombres – sur Passagères de nuit de Yanick Lahens
Les écrivains sont rares, qui parviennent à faire cohabiter en eux deux voix : la voix de la narration et du plaisir inné que celle-ci procure, et la voix de la réflexion et de la soif de sens à laquelle celle-ci répond. Yanick Lahens, née en 1953 en Haïti, fait partie de ces écrivains, au féminin. Elle a beau enseigner au Collège de France, elle a gardé intact l’art de conter tel qu’il se transmet au fil de générations, et elle possède le talent qui permet de basculer de l’oral à l’écrit, de fixer sur le papier ce qui, par essence, est mouvant et change au gré de qui parle. Passagères de nuit, son dernier récit, illustre ce talent avec une superbe qui semble couler de source. Il est pourtant plein d’une violence que le plus beau des romans ne saurait effacer.

Le livre est double. Il a deux prologues et deux parties. La première se déroule au milieu du XIXe siècle mais s’en va bien plus haut dans le temps ; la seconde se déroule autour de l’année 1867, une génération plus tard. Néanmoins, ici les dates comptent moins que les événements, et les événements moins que leurs répercussions sur les êtres humains, les plaies qu’elles provoquent dans leur corps et leur psyché. Chaque partie donne voix à une femme qui s’exprime à la première personne. Le roman se présente donc comme le portrait, plus exactement, l’autoportrait de deux femmes, deux passagères qui ont un lien de parenté que nous ne dévoilerons pas puisqu’il n’apparaît que dans les dernières pages du livre.
Au début, dans le premier volet, nous sommes à la Nouvelle-Orléans, dans une famille venue d’Haïti. Élizabeth Dubreuil raconte sa vie qu’elle situe aussitôt dans les pas de celles de sa grand-mère et de sa mère. « Me voilà rassemblant mes naissances », écrit-elle. Nous sommes dans un univers où il est inconcevable, presque infaisable, de ne raconter que soi, que sa propre personne. Une femme est d’emblée plurielle, d’emblée portée et porteuse de vies. Alors Élizabeth raconte sa lignée et remonte le
