Littérature

Métamorphoses italiennes – sur L’Imparfait d’Éric Reinhardt

Critique

Dans L’Imparfait, la prose d’Éric Reinhardt déploie une vis comica fondée sur la métamorphose de l’angoisse. L’œuvre amuse par son autodérision et ses situations burlesques, mais creuse surtout une peur existentielle, celle de l’échec, qui se convertit en énergie narrative. Elle est aussi l’occasion d’un autoportrait éclaté et de réflexions multiples, sur les frontières des genres, l’esthétisme, ou encore la réussite artistique et sociale.

Certains trouveront qu’Éric Reinhardt n’avait pas écrit de livre aussi drôle depuis longtemps et il est vrai qu’on rit beaucoup au fil de la lecture de L’Imparfait, de son autodérision, de son invention verbale et romanesque, et du comique de situation alors qu’il est enfermé toute une nuit à la Villa Borghèse, à Rome, au milieu des statues. La structure très aérée et facétieuse de l’œuvre privilégie de courts paragraphes qui alternent entre deux lignes narratives. Cela participe aussi de cette légèreté : l’auteur joue de façon assez virtuose avec les télescopages, les coïncidences des deux récits.

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Pourtant ce volume inclassable est loin de n’être qu’un livre amusant et léger. Caricaturer sa propre silhouette de dandy affublée d’un costume vintage Francesco Smalto « à la doublure épiscopale », raconter des cauchemars qui le mettent dans les positions les plus improbables et humiliantes, inventer un éditorial qui cloue ce livre au pilori sont certes des épisodes hilarants. Souvent le comique du livre est issu du heurt entre la fluidité des rêves près de se réaliser (dormir avec des personnages directement issus de la mythologie) et les éléments prosaïquement matériels qui rendent cette réalisation complexe : faire tenir des verres de chianti sur un abattant de toilettes, se mettre en pyjama à côté d’une statue de David…

Mais cette vis comica qui est développée au fil des pages est en réalité encore plus fondée sur la métamorphose de très profondes angoisses, que ce soit celles de l’écrivain, reconnu invité par une prestigieuse institution, ou celles de son avatar romanesque Bruno, dentiste au Puy-en-Velay. Une peur viscérale, existentielle, ronge les deux personnages et, pour la conjurer, la narration la transforme en objet comique. Éric Reinhardt sera-t-il considéré par la princesse italienne authentique qui l’accueille au musée comme un écrivain alcoolique, médiocre et peu fiable, parce qu’il a commandé deux verres de chianti ? Arrivera-t-il à dormir allo


Françoise Cahen

Critique, Professeure de lettres en lycée, Chercheuse en littérature