Liturgies des heures sanglantes – sur Bréviaire des anonymes de Lyonel Trouillot
«S’agissant des biens matériels, vous m’aviez dit que l’essentiel n’était pas d’être riche mais de s’assurer une tranquillité. Éviter l’angoisse et l’agitation de qui doit se casser la tête pour trouver les moyens de faire face aux urgences du lendemain. J’ai compris, mon oncle. […] Votre motto fut la tranquillité. Ne pas avoir à s’agiter. Et ne pas être assailli par des présences importunes ou des faits extérieurs à même de troubler votre paix intérieure ou votre rythme de vie » et, en somme, privilégier le confort routinier des habitudes et du raisonnement bien clos sur lui-même pour s’abriter de la misère environnante.

Nous sommes déjà au dernier quart du Bréviaire des anonymes lorsque le narrateur écrit ces mots, sans avoir encore claire conscience de leur potentiel dévastateur, dans la longue missive destinée à son oncle qui constitue le roman. Homme politique dissimulant mal des tares profondes sous le vernis du pouvoir, devenu ministre au terme de son ascension, l’oncle en question s’estime peu ou prou tout-puissant d’avoir accumulé les richesses, quoi qu’il en coûte à la population, jouant dans la vie du narrateur le rôle de père de substitution, de « père spirituel » aussi bien – mais rien n’interdit de penser qu’il s’est employé à écarter son frère dès la naissance de cet enfant qu’il s’est en somme approprié pour le façonner à son image (celle qu’il prétend donner), afin de pouvoir se contempler dans un regard perclus d’admiration et de reconnaissance : de piété filiale.
Ce Bréviaire des anonymes s’est écrit dans l’ici et maintenant d’Haïti où vit Lyonel Trouillot, poète et romancier à la tête désormais d’une œuvre considérable, et dont c’est le quatorzième roman. Vu de ce côté de l’Atlantique, évidemment, l’état terrifiant d’une grande partie de l’île mise à feu et à sang par les gangs ces dernières années, à la suite de tant d’autres tragédies accumulées (on se souvient du tremblement de terre qui aurait fait près de 300 000 morts en 2010), in
