Le théâtre comme anamorphose – sur Les petites filles modernes (titre provisoire) de Joël Pommerat
Du noir profond émergent au loin deux figures. Trop lointaines pour être en fond de plateau, elles occupent le point de fuite d’une perspective qui étend la scène au-delà de ses limites physiques. L’espace qu’elles dessinent est dans la continuité du plateau mais il en déforme le cadre, ouvre en lui une autre dimension dont on ignore encore la nature.

Les figures traversent la scène de cour à jardin. On les discerne clairement malgré leur faible luminosité. Elles disparaissent quelques secondes après qu’elles sont apparues mais cela suffit à transformer notre horizon d’attente.
L’espace scénique a perdu sa consistance, son cadre est mouvant, ses dimensions sont incertaines, mais il ne se comporte pas comme une image. Nous continuons à le percevoir comme un espace, aussi étrange et fantaisiste paraisse-t-il. Tout se passe comme si nos perceptions y avaient directement accès, comme si l’imaginaire du spectacle irriguait la réalité du plateau, autrement dit comme si d’autres mondes pouvaient y trouver place sans rupture de notre continuum perceptif. Il nous faudra un certain temps avant d’être en mesure d’apprécier toutes les conséquences de cette transformation initiale. Mais nous savons désormais que la scène que nous avons sous les yeux n’est pas limitée par les dimensions du plateau de la grande salle du Théâtre des Amandiers.
J’ai écrit, dans un article pour AOC sur Contes et légendes (le précédent spectacle de Joël Pommerat), que ses pièces étaient « des dispositifs de capture du spectateur ». J’entendais par là l’illusion sur laquelle la représentation était construite et dont on ne comprenait les enjeux qu’à la fin du spectacle, le théâtre se révélant comme un appareil à produire des croyances dont on devait aussi apprendre à se défaire. Dans Les petites filles modernes (titre provisoire), la capture n’opère pas moins mais elle s’affirme tout de suite comme telle. Dès la première scène, la représentation est équivoque et elle ne cessera jamais de l’êt
