Cinéma et Littérature

« Là où l’amour toujours saigne » – sur Hamnet de Chloé Zao et Maggie O’Farrell

Écrivain

Shakespeare appartient à tout le monde – d’ailleurs Philippe Forest en a publié récemment une « antibiographie ». Et peut-être même quand l’on considère que Hamnet, réalisé par Chloé Zhao et écrit avec Maggie O’Farrell (autrice du roman éponyme), est un biopic convenu. Mais qu’elles annoncent comme une révélation le lien entre Hamlet et la mort de Hamnet, fils unique de Shakespeare, oblige à les contredire. En lisant, par exemple, le chapitre 9 d’Ulysse de Joyce.

«On entre dans un mort comme dans un moulin », écrivait Sartre en tête du livre qu’il consacra à Flaubert. Et c’est vrai. Avec les célébrités du passé, chacun a tous les droits et tout le monde en prend à son aise. Quand il s’agit de relater la vie d’un grand écrivain d’autrefois – à condition, toutefois, d’annoncer clairement la couleur –, nul n’est tenu d’être fidèle à la vérité historique – et particulièrement lorsque de celle-ci, on ne sait à peu près rien.

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Une vie, dès lors qu’on la raconte, on en fait un roman. Autant dire : une fable. L’imagination s’en empare et, fatalement, elle transforme les faits en fictions. La seule chose que l’on puisse demander à un artiste, à un écrivain, à un cinéaste, c’est, dans la mesure de ses moyens, de ne pas démériter complètement du modèle qu’il s’est choisi, de ne pas s’en montrer grossièrement indigne et de ne pas en trahir tout à fait l’esprit.

En dépit de quelques voix discordantes, la critique cinématographique fait en ce moment grand cas de Hamnet, le nouveau film de Chloé Zhao, tout comme la critique littéraire porta aux nues, il y a cinq ans, le roman de Maggie O’Farrell dont il est tiré et qui racontait un épisode donné comme méconnu de l’existence de William Shakespeare : le deuil qui frappa le dramaturge avec la mort de son fils, Hamnet, et qui censément le conduisit à l’écriture de Hamlet, son chef d’œuvre.

Disons que lorsque l’on vient de voir le film et si on a lu le livre, on sort un peu rassuré : le film de Zhao se laisse mieux voir que le livre de O’Farrell ne se laissait lire. Entre les deux œuvres, la comparaison, d’ailleurs, est éminemment instructive. C’est un vrai « cas d’école » qui illustre exemplairement la manière dont la littérature, désormais, n’existe plus guère autrement – ou, en tout cas, ne se trouve plus réellement reconnue – qu’à la stricte condition de se conformer aux règles, aux codes et aux exigences de l’industrie du divertissement planétaire.

Avec la manière plate, ennuyeuse


Philippe Forest

Écrivain, Romancier, essayiste