Littérature

Anatomie d’une fuite – sur L’Art de disparaître de Maria Stepanova

Écrivain

L’écrivaine M., narratrice du dernier roman traduit de l’autrice du remarqué En mémoire de la mémoire, doit réinventer dans son exil – elle a quitté la Russie après l’invasion de l’Ukraine – une langue nouvelle. Ce texte inaugural, qui parvient à rendre sensible la condition de n’être plus rien et la honte, réussit le tour de force de superposer au mouvement pendulaire de mémoire et de fuite en avant un autre mouvement : celui de la langue.

La première chose qu’on remarque en ouvrant L’Art de disparaître est sa légèreté. 200 pages en version française, 120 dans la version russe parue en 2024, à peine un roman, une novella plutôt. Mais dès les premières lignes se dégage l’impression de lire une prose tout à fait neuve, une prose, du moins, qui n’eût pas été écrite par la Maria Stepanova que nous avions fréquentée dans ses œuvres précédentes.

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À commencer par En mémoire de la mémoire, où l’autrice exhumait la mémoire de sa famille russe juive et, à travers elle, celle de l’URSS – mémoires flottantes, tronquées, insaisissables.

En mémoire de la mémoire est une œuvre monumentale, un ovni, aussi, qui avait marqué la littérature de langue russe tant par son sujet que par sa forme autobiographique, dans un espace littéraire où la confusion entre l’auteur et le narrateur comptait encore comme un affront à l’éthique et à l’esthétique du roman. Contrairement à la littérature française où l’autofiction règne en maîtresse, en Russie, le je est longtemps demeuré du ressort de la seule poésie. Or cela tombe bien, Maria Stepanova est poétesse – la plus grande poétesse vivante de langue russe. Les Russes ne me contrediront pas, eux qui ont couronné ses recueils des prix Andreï Biély et Pasternak. Quant aux lecteurs anglo-saxons, ils ont depuis la fin des années 2010 la possibilité de lire ses poèmes choisis dans l’éblouissante traduction de Sasha Dugdale.

Mais c’est avec En mémoire de la mémoire, shortlisté pour le International Booker Prize en 2021 et publié en 2022 aux éditions Stock dans la superbe traduction d’Anne Coldefy-Faucard, que Stepanova accéda à une reconnaissance internationale, si rare et si désirée par les auteurs russes dans le sillage d’une Oulitskaïa ou d’un Sorokine.

Mais ça, c’était avant 2022.

L’Art de disparaître est le premier livre que Stepanova a écrit après le début de la guerre. L’action se déroule à l’été 2023. Une écrivaine nommée M., réfugiée dans un pays qui n’est pas le sien,


Diana Filippova

Écrivain, Éditrice indépendante