La joie décapitée – sur « Magdalena Abakanowicz, La trame de l’existence »
À Paris, en cet avant-printemps, a lieu une exposition signalée par une affiche rouge, plus exactement une affiche comprenant une créature textile au rouge profond, pourvue d’une corne, ou d’un long bec légèrement effiloché. Cette licorne est née de l’imagination d’une femme qui fut une pionnière de l’art textile qu’elle a renouvelé, étoffé et universalisé. Son nom ? Magdalena Abakanowicz. Ses dates ? 1930-2017. Son lieu de naissance ? Falenty, un village situé à une vingtaine de kilomètres au sud de Varsovie, au cœur de la Pologne. Si vous ne la connaissez pas, précipitez-vous, mais en freinant, car son œuvre invite à une forme inédite de contemplation.

Les Français sont, hélas, trop autocentrés. Après avoir contourné le « cloître » du musée Bourdelle, on entre dans le couloir qui introduit l’exposition et on découvre deux œuvres de Magdalena Abakanowicz : deux esquisses d’un projet intitulé Architecture arboréale, qui était la réponse à un appel d’offre lancé par la Ville de Paris en 1991. Il s’agissait d’habiller l’axe qui va du Louvre à la Défense et au-delà. Magdalena Abakanowicz était alors une artiste mondialement reconnue, mais on peut difficilement prendre la mesure de tout ce qu’elle a inventé sans revenir à ses origines et ses racines au sens propre, arboréal.
Née en 1930, elle avait 9 ans quand la seconde guerre mondiale éclata. Sa famille et elle vivaient dans une grande propriété, un manoir entouré de forêts. Magdalena Abakanowicz a souvent dit le choc, le refuge dans la maison, la menace et l’étrangeté que la forêt représenta soudain. « Je n’y allais plus pour lui parler comme avant » dira-t-elle. La phrase résume à elle seule toute la réserve d’imagination, de contes et de magie que possèdent les enfants, un puits d’images nées d’on ne sait où, de lambeaux de légendes et de hantises que l’artiste saura exploiter à l’âge adulte.
Elle a aussi raconté le jour où les Allemands ont tiré à bout portant sur le bras de sa mère, que celle-ci perdit.
