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Le capitalisme vampire – Jeffrey Epstein (2/2)

Écrivain

La métaphore marxienne du vampire trouve avec l’affaire Epstein une nouvelle pertinence. Elle nous rappelle que l’accumulation, lorsqu’elle ne rencontre pas de contre-pouvoirs effectifs, tend à se nourrir de tout ce qui vit. Une dévoration qui ne se limite plus aux prédations coloniales mais qui traverse désormais les centres, les intimités, les consciences. De la terre aux données, des institutions publiques à l’intimité des corps, tout devient ressource à dévorer. Dès lors la question politique fondamentale devient : qu’est-ce qui doit rester indisponible ?

La boîte mail d’Epstein fourmille d’anecdotes qui témoignent de sa capacité à lier des relations utiles et à en multiplier les effets d’aubaine. Dans l’univers social du célèbre pédophile, on échange des services, on sollicite des subventions, on prête des maisons somptueuses, des avions et des yachts privés, des îles au trésor… À la lecture des courriels d’Epstein, on a l’impression, écrit The Financial Times, d’être face à un groupe d’entraide des 0,01 % les plus riches de la planète.

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Epstein communique avec des centaines d’hommes représentants de la finance américaine, magnats du pétrodollar, oligarques russes, stars de Hollywood, milliardaires de la tech. Une nomenklatura dans laquelle on trouve les noms de Peter Thiel, Steve Bannon, Ehud Barak, Elon Musk, Oleg Deripaska, Peter Mandelson, et bien d’autres…

L’élu démocrate Ro Khanna à l’origine de la loi autorisant la publication des « Epstein Files » parle d’une « classe Epstein » une sorte de mafia, dotée de pouvoirs propres, de rites, de codes, d’interdits, des systèmes d’entraide et de reconnaissance… S’y donne à voir un système de reflets – financiers, politiques, médiatiques, culturels – qui se renvoient les uns aux autres dans une chorégraphie collective jusqu’à l’effacement des responsabilités individuelles.

Les mails Epstein échangés entre les années 2000 et 2019 constituent une plongée inédite dans les codes, les rituels et les transactions d’un milieu d’ordinaire hermétique. Preuves et photos à l’appui, le spectre d’Epstein démontre que plus rien ne va dans l’Occident financiarisé. Chantage et puissance sans limite, avidité financière et dévoration de jeunes filles, réseaux d’influences et fête cannibale, accélération et voracité… une nébuleuse interconnectée gravite autour d’un Epstein plein aux as, spéculateur et escroc, qui déploie ses projets et ses fantasmes, avec une aisance sans limites… Le trafic de jeunes filles n’est pas seulement destiné à son plaisir personnel, il est l’instrument


Christian Salmon

Écrivain, Ex-chercheur au CRAL (CNRS-EHESS)