International

L’innovation de défense : quand le Pentagone s’installe dans la Silicon Valley

Sociologue

Mi-février, le modèle de langue d’Anthropic s’est retrouvé au cœur d’une controverse opposant l’entreprise californienne au département de la Défense des États-Unis. Utilisé lors d’opérations militaires, Claude illustre ainsi l’intégration de l’intelligence artificielle générative au sein de la machine de guerre étasunienne. Cet épisode s’inscrit dans l’histoire plus longue des frictions suscitées par le rapprochement accru entre le Pentagone et la Silicon Valley à partir des années 2010.

Si les liens entre la Silicon Valley et le Pentagone sont historiques, ils connaissent un nouvel élan suite à l’entrée en fonction d’Ashton B. Carter à la tête du département de la Défense (Department of Defense, DoD) lors du second mandat présidentiel de Barack Obama[1]. Deux mois seulement après sa nomination en février 2015, il est le premier secrétaire à la Défense en exercice à effectuer un déplacement officiel en plein cœur de la Silicon Valley, à l’université Stanford, depuis près de deux décennies.

publicité

Appelant à « recâbler » (rewiring) le Pentagone, l’ancien chercheur en physique théorique rappelle les moments d’intrication – la seconde guerre mondiale, puis la guerre froide – ainsi que de ceux de friction – les débats sur la cryptographie asymétrique, puis les révélations d’Edward Snowden sur la surveillance de masse – au sein du complexe militaro-industriel. La vague d’indignation suscitée par les programmes de la National Security Agency (NSA) entraîne des coûts financiers estimés à plusieurs dizaines de milliards de dollars pour les entreprises étasuniennes du numérique, qui perdent des clients internationaux et se voient contraintes d’investir davantage à l’étranger pour les rassurer[2].

À cela s’ajoutent les temporalités respectives des deux univers, entre la lenteur bureaucratique des marchés de défense et la rapidité de prototypage des startups californiennes, ce qui profite aux fournisseurs historiques que sont les « Big Five » : Lockheed Martin, RTX (ex-Raytheon Technologies), Northrop Grumman, General Dynamics et Boeing. Ces efforts de rapprochement s’inscrivent plus généralement dans la stratégie dite « Third Offset » portée par le secrétaire à la Défense Chuck Hagel, puis par son successeur Carter, afin de compenser (offset) les avantages militaires de pays rivaux – la Russie et la Chine – par des investissements technologiques, opérationnels et organisationnels ciblés[3]. Pour Carter, l’érosion de la supériorité militaire des États-Unis


[1] Voir Christophe Lécuyer, Making Silicon Valley, The MIT Press, 2005, pour une histoire de la Silicon Valley, centrée notamment sur l’industrie des semi-conducteurs.

[2] Daniel Castro, Alan McQuinn, « Beyond the USA Freedom Act : How U.S. Surveillance Still Subverts U.S. Competitiveness », ITIF, 2015.

[3] La première stratégie de compensation date de la guerre froide, lorsque l’administration de Dwight D. Eisenhower tente de contrebalancer l’avantage numérique de l’Union soviétique et de ses alliés du pacte de Varsovie en matière de forces terrestres conventionnelles. Plutôt que d’engager des fonds conséquents dans l’augmentation de ses effectifs en Europe de l’Ouest, la stratégie de défense connue sous le nom de « New Look » consiste à équilibrer ce déficit quantitatif par l’adoption d’une doctrine de représailles nucléaires massives, la doctrine Dulles, du nom du secrétaire d’État John F. Dulles. Néanmoins, les progrès de l’arsenal nucléaire soviétique et la signature de traités relatifs à un possible affrontement nucléaire conduisent à l’élaboration d’une deuxième stratégie de compensation à partir du milieu des années 1970. Là encore, l’avantage quantitatif de l’Union soviétique et de ses alliés est compensé par le développement de munitions à guidage de précision couplé à une amélioration des capacités de renseignement, de surveillance et d’acquisition d’objectif. Cette nouvelle stratégie vise également à intensifier la pression sur l’économie soviétique engagée dans cette course à la modernisation militaire. Voir Gian Gentile, Michael Shurkin, Alexandra T. Evans, Michelle Grisé, Mark Hvizda, Rebecca Jensen, « A History of the Third Offset, 2014-2018 », Rand, 2021.

[4] De la même manière, le département de la Sécurité intérieure fait écho à la mise en place de la DIUx avec l’annonce d’un Silicon Valley Office en avril 2015. Rattachée au DoD, la National Geospatial-Intelligence Agency (NGA) suit une démarche similaire d’implantation avec la création de son «

Valentin Goujon

Sociologue, Coordinateur du séminaire FlashLab et du groupe de travail « Matérialités du numérique » associé au Centre Internet & Société

Notes

[1] Voir Christophe Lécuyer, Making Silicon Valley, The MIT Press, 2005, pour une histoire de la Silicon Valley, centrée notamment sur l’industrie des semi-conducteurs.

[2] Daniel Castro, Alan McQuinn, « Beyond the USA Freedom Act : How U.S. Surveillance Still Subverts U.S. Competitiveness », ITIF, 2015.

[3] La première stratégie de compensation date de la guerre froide, lorsque l’administration de Dwight D. Eisenhower tente de contrebalancer l’avantage numérique de l’Union soviétique et de ses alliés du pacte de Varsovie en matière de forces terrestres conventionnelles. Plutôt que d’engager des fonds conséquents dans l’augmentation de ses effectifs en Europe de l’Ouest, la stratégie de défense connue sous le nom de « New Look » consiste à équilibrer ce déficit quantitatif par l’adoption d’une doctrine de représailles nucléaires massives, la doctrine Dulles, du nom du secrétaire d’État John F. Dulles. Néanmoins, les progrès de l’arsenal nucléaire soviétique et la signature de traités relatifs à un possible affrontement nucléaire conduisent à l’élaboration d’une deuxième stratégie de compensation à partir du milieu des années 1970. Là encore, l’avantage quantitatif de l’Union soviétique et de ses alliés est compensé par le développement de munitions à guidage de précision couplé à une amélioration des capacités de renseignement, de surveillance et d’acquisition d’objectif. Cette nouvelle stratégie vise également à intensifier la pression sur l’économie soviétique engagée dans cette course à la modernisation militaire. Voir Gian Gentile, Michael Shurkin, Alexandra T. Evans, Michelle Grisé, Mark Hvizda, Rebecca Jensen, « A History of the Third Offset, 2014-2018 », Rand, 2021.

[4] De la même manière, le département de la Sécurité intérieure fait écho à la mise en place de la DIUx avec l’annonce d’un Silicon Valley Office en avril 2015. Rattachée au DoD, la National Geospatial-Intelligence Agency (NGA) suit une démarche similaire d’implantation avec la création de son «