Au pays des ombres – sur Blancheur de Jon Fosse
Le blanc ne se raconte pas : il est. Et, de fait, Blancheur (traduction littérale du titre original) ne raconte strictement rien qu’il serait intéressant de résumer en plus de deux lignes : un homme s’égare à la tombée de la nuit dans la forêt obscure et profonde où sa voiture s’est enlisée, alors que la neige commence de tomber.

Outre le fait qu’il s’agit d’un monologue intérieur qui débute au passé composé mais glisse dès la troisième page au présent pour restituer les visions et sensations irréelles qui assaillent, ou accueillent, le narrateur dans son égarement, il est en revanche beaucoup plus intéressant de relever que Blancheur s’ouvre sur le sentiment de « vacuité », de « néant », qui l’a incité à prendre sa voiture et conduire sans but plutôt que de sombrer dans une forme inédite d’ennui qui provoquait en lui une vive « inquiétude » – mot tout à fait central chez Jon Fosse, au moins depuis La remise à bateau (1989), l’un de ses premiers livres qui racontait précisément la montée en puissance de l’inquiétude chez un jeune musicien jusqu’à le rendre inapte à toute vie sociale.
L’inquiétude n’est pas synonyme d’angoisse, mais peut partager avec elle l’absence de cause ou d’objet précis ; pour s’éprouver physiquement, elle demeure le plus souvent impalpable et surtout insaisissable à la réflexion rationnelle. Elle ne peut ici que renvoyer à la célèbre pensée de Pascal attribuant « tout le malheur des hommes » au fait de « ne savoir pas demeurer seul, en une chambre », quitte à aller s’enliser en forêt un soir d’hiver[1].
On n’apprend d’ailleurs strictement rien de l’identité ou du parcours de l’homme qui monologue pas à pas de pensée titubante quatre-vingts pages durant, si ce n’est qu’il vit dans une forme de grande solitude, qu’il a une maison, une voiture donc, et bien entendu des parents, qui semblent former un drôle de couple aux allures d’archétype lorsqu’il les croise ou croit les voir et les entendre sans pouvoir les toucher, au cœur de la for
