Littérature, théâtre et cyclisme

Critique de la séparation – sur Forcenés de Jacques Vincey et Philippe Bordas

Critique

Le Tour de France 2026 est parti samedi de Barcelone. Trois semaines de corps connectés, datés, perfusés, optimisés – et commentés à satiété. Ce que la Grande Boucle contemporaine refoule, Philippe Bordas l’a mis en mots dans Forcenés, et Jacques Vincey en scène dans le off d’Avignon : la cohérence d’un corps libre, l’attelage de l’homme à sa propre machine, la dépense sans reste que ni les algorithmes ni les narratifs du progrès ne peuvent épuiser.

Ce que les élites des communautés occidentales se sont efforcées de penser séparément afin de se réserver la propriété de la violence et de la domination, la crise écologique et la révolution anthropologique en cours nous obligent à le repenser, dans tous les domaines, sous forme de lien et de relation.

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Déboîter l’intelligence humaine ?

À l’heure de l’épuisement des ressources, une extraction supplémentaire prétend déboîter l’intelligence humaine du cerveau humain — à titre définitif, qu’on soit tranquille enfin[1] : espèce décapitée sur planète décapée. Cependant, les V.R.P. du progrès nous interdisent toute protestation. Programmes, slogans et « narratifs » sont formels : il faut précipiter les processus qu’on n’a pas la force ou le courage de stopper. C’était bien expliqué dans Ionesco : contaminés par la rhinocérite informaticienne, souhaitons que nos cornes poussent et rejoignons le troupeau. Voilà l’humanité augmentée : puisque l’ordinateur de Stanley Kubrick s’est appris à lire sur nos lèvres, serrons les lèvres et laissons-le faire.

Tels sont les préjudices d’une culture distinctive, fondée sur la taxation des frontières : l’infertilité des élites politiques et sociales, qui se font passer pour des élites intellectuelles et morales, garantit la séparation de l’esprit et du corps, de l’intelligence et de sa mise en action. Inséminées de substances venimeuses, les terres démembrées au siècle dernier par les tracteurs d’origine américaine sont décrites dans une langue arasée : destruction des haies et suppression des dialectes, unification des semences et réduction des sèmes, dans un même geste simplificateur.

La spécialisation des lexiques (les technolectes) ne doit pas nous abuser : c’est bien la simplification des langues qui garantit la domestication de l’espèce. Plus personne ne s’alarme des falsifications opérées dans nos parlures : oxymores magiques (les « destructions créatrices » d’emplois), trucages métaphoriques (le « ruissellement » des ri


[1] « Le spectacle est le mauvais rêve de la société moderne enchaînée, qui n’exprime finalement que son désir de dormir. Le spectacle est le gardien de ce sommeil. » (Guy Debord, La Société du spectacle, [1967], cité d’après sa republication aux éditions Gallimard, 1992, p. 11.)

[2] Osera-t-on citer ici une sentinelle démodée ? « On veut gagner de l’argent pour vivre heureux et tout l’effort et le meilleur d’une vie se concentrent pour le gain de cet argent. Le bonheur est oublié, le moyen pris pour la fin. » (Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe, Gallimard, 1942, repris dans la collection « Folio », 1985, p. 140).

[3] Jean-Luc Marion : La Raison du sport, Grasset, 2026, p. 170.

[4] Voir les réflexions de Bernard Hinault au chapitre 1 de Bernard face à Hinault, analyse d’une légende (Jean Cléder et Bernard Hinault, Éditions de Mareuil, 2016 ; Université Rennes 2 / INA). Voir aussi les remarques de Philippe Bordas dans « Le sport en littérature », dialogue avec Philippe Bordas et Paul Fournel, dans Mots et images du sport : le corps en représentation (Jean Cléder et Gaëlle Debeaux (dir.), Lormont, Le Bord de l’eau, collection « arts en parole », 2020, p. 202).

[5] Pier Paolo Pasolini : « La guerre de Troie continue », entretien par Guido Gerosa, L’Europeo, 31 décembre 1970, repris dans Les Terrains, écrits sur le sport, Le temps des cerises, 2012 pour la traduction de l’italien par Flaviano Pisanelli.

[6] Dans son « Avertissement » à La Raison du sport, le philosophe propose que l’interprétation du sport dépasse « la rumeur des actualités et le reportage incessant du bavardage spécialisé » (p. 10).

[7] La sociologie recycle son outillage, dont la compétition cycliste est un simple champ d’application.

[8] L’« arbitraire » de pochette-surprise prôné par André Breton n’est pas de mise ici. C’est Pierre Reverdy que je cite entre guillemets ; in extenso : « L’image est une création pure de l’esprit. / Elle ne peut naître d’une comparaison mais du rapprochement de deux réal

Jean Cléder

Critique, Maître de conférences en littérature générale et comparée à l'Université Rennes 2

Notes

[1] « Le spectacle est le mauvais rêve de la société moderne enchaînée, qui n’exprime finalement que son désir de dormir. Le spectacle est le gardien de ce sommeil. » (Guy Debord, La Société du spectacle, [1967], cité d’après sa republication aux éditions Gallimard, 1992, p. 11.)

[2] Osera-t-on citer ici une sentinelle démodée ? « On veut gagner de l’argent pour vivre heureux et tout l’effort et le meilleur d’une vie se concentrent pour le gain de cet argent. Le bonheur est oublié, le moyen pris pour la fin. » (Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe, Gallimard, 1942, repris dans la collection « Folio », 1985, p. 140).

[3] Jean-Luc Marion : La Raison du sport, Grasset, 2026, p. 170.

[4] Voir les réflexions de Bernard Hinault au chapitre 1 de Bernard face à Hinault, analyse d’une légende (Jean Cléder et Bernard Hinault, Éditions de Mareuil, 2016 ; Université Rennes 2 / INA). Voir aussi les remarques de Philippe Bordas dans « Le sport en littérature », dialogue avec Philippe Bordas et Paul Fournel, dans Mots et images du sport : le corps en représentation (Jean Cléder et Gaëlle Debeaux (dir.), Lormont, Le Bord de l’eau, collection « arts en parole », 2020, p. 202).

[5] Pier Paolo Pasolini : « La guerre de Troie continue », entretien par Guido Gerosa, L’Europeo, 31 décembre 1970, repris dans Les Terrains, écrits sur le sport, Le temps des cerises, 2012 pour la traduction de l’italien par Flaviano Pisanelli.

[6] Dans son « Avertissement » à La Raison du sport, le philosophe propose que l’interprétation du sport dépasse « la rumeur des actualités et le reportage incessant du bavardage spécialisé » (p. 10).

[7] La sociologie recycle son outillage, dont la compétition cycliste est un simple champ d’application.

[8] L’« arbitraire » de pochette-surprise prôné par André Breton n’est pas de mise ici. C’est Pierre Reverdy que je cite entre guillemets ; in extenso : « L’image est une création pure de l’esprit. / Elle ne peut naître d’une comparaison mais du rapprochement de deux réal