Le pingouin de Beaujon n’a jamais chaud
J’écris ces lignes avec une plume d’oie qui, sous quarante degrés, menace à chaque instant de fondre entre mes doigts. L’encre hésite à couler, les adjectifs réclament des poches de glace, les métaphores demandent un arrêt maladie et les phrases, d’ordinaire si vaillantes, avancent avec la lenteur d’un malade dans un couloir d’hôpital. Paris, ce jour-là, ne ressemblait plus à Paris.

La ville avait pris des airs de hammam administratif. Les façades transpiraient, les trottoirs ramollissaient, les pigeons marchaient bec ouvert comme de vieux philosophes stoïciens vaincus par la météo, et les climatiseurs, ces héros discrets de la modernité, rendaient l’âme les uns après les autres avec une dignité toute soviétique.
À Beaujon, dans le service d’oncologie hépatique, la canicule était entrée sans rendez-vous, sans badge, sans questionnaire préalable. Elle s’était installée dans les chambres, sur les fauteuils de perfusion, dans les salles d’attente, jusque dans les dossiers médicaux. Quarante degrés dans un service d’oncologie, ce n’est plus une température, c’est une épreuve métaphysique. Les patients transpiraient sous les perfusions, les infirmières couraient avec des brumisateurs comme autrefois les prêtres avec l’eau bénite, les médecins consultaient les bilans biologiques d’un œil et Météo-France de l’autre. On ne savait plus très bien si l’on traitait des tumeurs, des effets secondaires ou une civilisation entière en voie de déshydratation. C’est dans ce contexte que Micha, le pingouin médiateur de Beaujon, fit son entrée.
Depuis son arrivée dans le service, chacun connaissait ses talents. Il écoutait mieux que les psychologues lacaniens, comprenait les humains mieux que les intelligences artificielles, repérait parfois dans un silence ce que les médecins cherchaient dans un scanner, et possédait cette qualité devenue rarissime dans les institutions modernes : il ne disait presque rien. On l’avait d’abord accueilli comme une fantaisie, puis comme une mas
