Politique

La crise de la gauche : une question de focale, pas de morale

Écrivain

Alors que les crises écologiques, technologiques et migratoires s’accélèrent, la gauche française semble engluée dans une déconnexion inédite avec la société. En privilégiant le marketing politique et la quête d’un récit séducteur au détriment de l’analyse du réel, ses dirigeants passent à côté des basculements de notre époque. Analyse d’un grand décrochage face à une société civile qui, elle, avance sans l’attendre.

Longtemps, c’est à gauche que l’histoire ou la politique sont devenues audibles. Récit d’émancipation. Récit de la science et de la raison. Révolution, Avant-Garde et Clarté. Ce n’était pas des vignettes historiques pour collégiens mais des éclairs dans l’histoire : la Commune de Paris, la révolution d’Octobre, le Front populaire… Face à cette gauche-là, le Capitalisme gardait le silence. Le monde des affaires ne brillait pas spécialement par ses récits.

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Chaque jour apportait son lot de calculs, de taux de croissance, d’inflation, de cours de matières premières. Le capitalisme industriel cultivait bien quelques légendes : le mythe fondateur des origines, l’accumulation primitive ; avec ses chevaliers d’industrie, ses récits de la guerre économique, sa route des Indes ; ses empires coloniaux. Pour le reste, il laissait faire le caractère « fétiche » de la marchandise. Le monde enchanté de la société de consommation. Les Mythes et Miroirs du Marketing. Misère des signes de la richesse.

Mais avec la mondialisation des marchés, la marchandise a perdu son caractère narratif. Finis les comptoirs d’Orient et les navires chargés de produits exotiques. La marchandise n’a plus rien à raconter. Elle circule en temps réel à la surface du globe. L’argent aussi a perdu son caractère narratif. Son récit s’abolit dans les aventures immobiles de la Bourse.

Alors le Capital a pris la parole. Depuis les années 1990, les histoires fabriquées à la chaîne ont envahi le monde. Mais que disent-elles ? Bien sûr. Elles stimulent la propension à consommer, tout en rappelant la loi d’airain des salaires. C’est la loi du marché. Ce n’est pas nouveau. Mais le Capital parle aussi de mille autres manières, par des millions de bouches. Empruntant les réseaux sociaux, il s’adresse à chacun en particulier et aux groupes sociaux en général. Il parle à l’intérieur et à l’extérieur des entreprises. Il parle d’économie et de politique. D’éducation et de santé publique. De culture et d’art. C’es


Christian Salmon

Écrivain, Ex-chercheur au CRAL (CNRS-EHESS)

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