Art contemporain

Au diapason des artistes – sur « In Minor Keys » à la Biennale de Venise

Historienne de l'art contemporain

Le parcours de l’exposition internationale de la Biennale de Venise est pensé à travers les voix de 110 artistes et collectifs qui font de leurs liens à la réalité politique du monde une puissance esthétique. Sur 10 000 m2, on expérimente les variations mineures que suggère son titre, « In Minor Keys ». Koyo Kouoh, décédée en mai 2025, et son équipe invitent le public à lire une partition qui déplace tantôt la douceur, tantôt vers la douleur. À l’entrée il est suggéré de « passer à une vitesse plus lente ».

30 et 31 juillet 2026. Le début du séjour à Venise et la visite de l’exposition « In Minor Keys » dans le pavillon central des Giardini coïncident avec le moment où les médias diffusent en continu la tragique arrivée à Ceuta de milliers de jeunes venant du Maroc. Les images expriment autant leur souffrance que leur soulagement d’être vivants après la traversée à la nage des quelques centaines de mètres qui séparent la terre marocaine de l’enclave espagnole. Ceuta, située à la pointe nord de l’Afrique, est, en 1415, la première conquête portugaise sur le continent ; l’enclave appartient à l’Espagne depuis 1497. Les contrôles frontaliers entre le Maroc et Ceuta sont renforcés depuis des décennies et la Guardia Civil est formée pour contraindre toute tentative de migration.

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Dans les recherches en sociologie qu’elle consacre à la frontière maroco-espagnole, publiées en 2024 dans son ouvrage Se battre aux frontières de Ceuta et de Melilla, Elsa Tyszler mène une enquête de terrain approfondie. Dans un chapitre « Défendre la frontière hispano-européenne ou ce qu’il reste de l’Empire. De la colonialité de la violence », l’autrice relève le racisme qui opère quand il s’agit de désigner les « migrants irréguliers[1]> ». Les réactions paniquées et violentes des dirigeants européens à l’encontre des jeunes Marocain·es (qui ont, pour la très grande majorité, regagné leur pays vingt-quatre heures après l’avoir quitté) confirment ce racisme et leur haine de l’étranger.

En Italie où on se trouve, la Première ministre, le visage déformé par un méchant rictus, appelle à des mesures exceptionnelles, comme la suspension de l’accord de Schengen avec son voisin, annonçant que le pays a rétabli des contrôles aux frontières aériennes et maritimes avec l’Espagne. Les paroles déshumanisantes de Giorgia Meloni face au drame qui se joue à Ceuta résonnent en contrepoint complet avec ce que propose l’exposition pensée par Koyo Kouoh et sa « Squadra » de co-commissaires Gabe Beckhurst F


[1] Elsa Tyszler, Se battre aux frontières de Ceuta et de Melilla, Presses Universitaires de Vincennes, 2024. Le chapitre mentionné se situe entre les pages 97 et 121.

[2] Refaat Alareer, « Que cela devienne une histoire », dans Que ma mort apporte l’espoir. Poèmes de Gaza, Libertalia, 2024, p. 23-24.

[3] Toni Morrison, « Le site de la mémoire », dans La Source de l’amour propre, Christian Bourgois éditeur, « 10/18 », 2019, p. 381.

[4] Marcus Rediker, Les révoltés de l’Amistad, une odyssée atlantique (1839-1842), Le Seuil, 2015[2012], p. 11.

Elvan Zabunyan

Historienne de l'art contemporain, Professeure à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et critique d’art

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Notes

[1] Elsa Tyszler, Se battre aux frontières de Ceuta et de Melilla, Presses Universitaires de Vincennes, 2024. Le chapitre mentionné se situe entre les pages 97 et 121.

[2] Refaat Alareer, « Que cela devienne une histoire », dans Que ma mort apporte l’espoir. Poèmes de Gaza, Libertalia, 2024, p. 23-24.

[3] Toni Morrison, « Le site de la mémoire », dans La Source de l’amour propre, Christian Bourgois éditeur, « 10/18 », 2019, p. 381.

[4] Marcus Rediker, Les révoltés de l’Amistad, une odyssée atlantique (1839-1842), Le Seuil, 2015[2012], p. 11.