Littérature

Remonter aux sources – sur La Vie brute de Joy Sorman

Écrivain

Un an durant, Joy Sorman passe de longues journées à observer silencieusement l’artiste neuroatypique Irène Gérard dans son atelier. Il en résulte La Vie brute, une rencontre qui se situe aux limites du langage, une enquête aux lisières de l’intime et du social et une tentative de revenir aux sources du geste artistique en se confrontant à l’art brut. Avec un art très dynamique du montage, l’autrice retrouve sa veine documentaire.

C’est un signe discret, peut-être, mais loin d’être anodin : la question du geste artistique, de ce qu’en tant que geste il peut bien nous faire et, aussi bien, la question de ce qu’il veut dire et représente à nos yeux, lui qui a si longtemps été assigné à représenter les êtres et le monde, précisément, est omniprésente dans plusieurs des livres marquants de cette rentrée.

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De manière radicalement différente, cette interrogation criante de nécessité sur le faire artistique face aux attentes formatées de l’industrie culturelle (ce faire qui est, étymologiquement, à la source grecque du mot « poème ») porte le très joueur Rien à voir de Gaëlle Obiégly (Verticales), se fait moteur de la fiction dans Le Livre des souterrains de Phoebe Hadjimarkos Clarke (Éditions du sous-sol) et, bien entendu, se révèle centrale dans le livre dont il est ici question, La Vie brute, douzième ouvrage de Joy Sorman depuis Boys, boys, boys (2005).

De son écriture toujours limpide et avec un art très dynamique du montage, qui lui permet d’alterner en parfaite logique choses vues ou entendues en immersion et passages plus réflexifs, Joy Sorman y retrouve la veine documentaire qui faisait la grande force de À la folie (2021). Entre-temps, elle avait pu mâtiner de fiction ce désir d’écriture du réel pour interroger le fonctionnement judiciaire dans Le Témoin (2024) d’une façon que l’on a pu trouver moins convaincante.

Rien de fictif, cette fois, dans une tentative utopique de remonter aux sources, du moins à l’une des sources, du geste artistique en se confrontant à l’art brut ou, plus exactement, au geste qui le produit (d’où le titre du livre) : Joy Sorman l’entreprend ou s’y risque sans aucunement refouler le sujet qu’elle est au nom d’une quelconque objectivité ; c’est au contraire ce sujet qu’elle est, enquêtant, écrivant, qui est au cœur du dispositif et dont la pratique est interrogée en miroir.

Elle croise d’ailleurs, ce faisant, une thématique entêtante dans son travail, dont


Bertrand Leclair

Écrivain, Critique littéraire

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