Cinéma

L’enfance de l’art – sur Les Roches Rouges de Bruno Dumont

Critique

Des gamins qui sautent dans la Méditerranée sur fond de paysage de train électrique. Il n’en faut pas plus à Bruno Dumont pour proposer un nouveau et sidérant manifeste plastique. Les Roches Rouges ne marque pas seulement chez le cinéaste une nouvelle inspiration « plein Sud » (à l’égal d’un Matisse ou d’un De Staël) mais une nouvelle étape vers la quête paradoxale d’une maîtrise de la non-maîtrise.

Le cinéma de Bruno Dumont n’en finit pas avec ses propres révolutions coperniciennes. Un fil tendu entre La Vie de Jésus (1997) ou L’Humanité (1999) et ces Roches Rouges dessine un passage du pôle Nord au pôle Sud du Dumont-verse. Chaque élément est échangé terme à terme, en son opposé. La terre épaisse et boueuse est troquée contre les rochers saillants. Les ciels lourds contre les horizons irradiants. Courbet contre Matisse.

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À vrai dire, le principal basculement s’est établi en 2014 quand la mini-série P’tit Quinquin a apporté la preuve flamboyante que la méditation philosophico-mystique n’était pas incompatible avec le burlesque brut de décoffrage. Depuis Dumont s’est plu à inventer des hybridations de plus en plus improbables : la comédie musicale historico-métalleuse (Jeannette, 2017) comme le space-opera de station balnéaire (L’Empire, 2024). Autant d’objets voués à ne rester que de purs prototypes, aussitôt expérimentés, aussitôt remisés. Jeanne (2019), la « suite » de Jeannette ayant, par exemple bien peu à voir avec le premier volet furibard sur la prime enfance de Jeanne d’Arc, et lui préférant un ton méditatif et même un retour à l’orgueilleuse sécheresse des premiers titres du cinéaste.

Bruno Dumont serait donc plus qu’un laborantin, un savant fou presque négligent avec ses propres expérimentations. Coin-coin et les Z’inhumains (2018), seul opus à capitaliser sur l’étrangeté acquise de P’tit Quinquin, restant d’ailleurs le seul point faible de son époustouflante filmographie. Dumont ne serait donc jamais là où on l’attend et chaque film serait l’antithèse du précédent. En ces temps d’auteurisme labellisé, où la touche de chaque cinéaste est soigneusement déposée à son propre institut de la propriété artistique, cette imprévisibilité absolue est bien précieuse et rafraîchissante. Dumont aime les sauts dans le vide. Ça tombe bien. Le saut inconséquent, celui d’enfants de cinq ans inconscients du danger, le saut pour la pureté du geste, le saut, p


[1] Jean-Claude Biette, « Le Papillon de Griffith », Cahiers du Cinéma, n° 388, octobre 1986. Texte repris dans Poétique des auteurs (Cahiers du Cinéma, 1988).

[2] Biette revient sur cette distinction dans un entretien donné aux Inrocks en avril 1999, à Serge Kaganski et Frédéric Bonnaud : « C’est un cinéma dans lequel le passage d’un papillon dans un plan appartient à la nature du plan et renforce l’impression de réalité. Beaucoup de cinéastes attendraient que le papillon passe pour faire jouer les acteurs, parce qu’ils considèrent que le papillon distrairait le spectateur de l’action dramatique. Alors que chez Rohmer, tout demande tout demande que le plan soit habité par les choses de la réalité. Chez Resnais, Sternberg ou Visconti, un papillon ne peut pas passer. Chez Kubrick, non plus, interdit de papillon ! Chez les Straub, Walsh, Naruse ou Rivette, le papillon peut passer. Le papillon ne peut passer que chez les cinéastes où il y a de la contemplation du monde. » dans « Poétique du flâneur », entretien avec Jean-Claude Biette, Les Inrocks, 7 avril 1999.

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Notes

[1] Jean-Claude Biette, « Le Papillon de Griffith », Cahiers du Cinéma, n° 388, octobre 1986. Texte repris dans Poétique des auteurs (Cahiers du Cinéma, 1988).

[2] Biette revient sur cette distinction dans un entretien donné aux Inrocks en avril 1999, à Serge Kaganski et Frédéric Bonnaud : « C’est un cinéma dans lequel le passage d’un papillon dans un plan appartient à la nature du plan et renforce l’impression de réalité. Beaucoup de cinéastes attendraient que le papillon passe pour faire jouer les acteurs, parce qu’ils considèrent que le papillon distrairait le spectateur de l’action dramatique. Alors que chez Rohmer, tout demande tout demande que le plan soit habité par les choses de la réalité. Chez Resnais, Sternberg ou Visconti, un papillon ne peut pas passer. Chez Kubrick, non plus, interdit de papillon ! Chez les Straub, Walsh, Naruse ou Rivette, le papillon peut passer. Le papillon ne peut passer que chez les cinéastes où il y a de la contemplation du monde. » dans « Poétique du flâneur », entretien avec Jean-Claude Biette, Les Inrocks, 7 avril 1999.