De la langue parfaite aux algorithmes queers
«N’existe-t-il qu’une seule théorie de l’esprit, et sur l’esprit de qui est-elle fondée ? » Dans Race After Technology (Polity Press, 2019), la sociologue Ruha Benjamin répond ainsi à Mark Zuckerberg, qui avait décrit l’apprentissage profond (deep learning) comme une « théorie de l’esprit », un modèle de ce qui nous intéresse et de ce que nous comptons faire.

En rappelant ainsi que la diversité des personnes et des cultures n’est pas fongible en une seule technologie universelle développée par un petit nombre d’individus, Benjamin fait écho à une problématique à laquelle Umberto Eco avait consacré ses cours au Collège de France en 1992-1993 sous le titre La Recherche de la langue parfaite dans la culture européenne (Le Seuil, 1994). Il y abordait en effet le rêve entretenu pendant des siècles de l’existence d’une manière unique de dire les choses telles qu’elles sont.
Ce mythe et cette recherche sont au cœur de l’IA générative telle que développée actuellement : elle se propose de produire un langage unifié qui comprend et synthétise tout ce qui a été écrit, dessiné et calculé, d’en maîtriser la grammaire et le savoir afin de produire la réflexion, peut-être même l’intelligence et la conscience. Les grands modèles de langage donnent en effet une efficacité technique nouvelle à cette vieille recherche, car ils traduisent, résument, produisent des formes et rendent accessibles des connaissances, mais ils le font en ramenant des langues et des expériences multiples à un même régime de calcul. Ils ne disent ainsi pas les choses telles qu’elles sont mais, à partir d’un corpus situé, ils composent une langue commune qu’ils présentent comme universelle, comme s’il existait réellement une langue parfaite.
C’est ce déplacement que je voudrai suivre, des philosophes du XVIIe siècle aux concepteur·rices de l’intelligence artificielle, en liant aux leçons d’Eco la réflexion que j’ai menée dans mon essai Algorithmes queers : Perturber les technologies, imaginer nos fut
