Littérature

Faire parler une machine – sur La Grande Interruption de Sibylle Grimbert

Écrivain

On ne soupçonnera pas Sibylle Grimbert d’avoir fait écrire en douce son nouveau roman par une IA : en effet, la narratrice de La Grande Interruption ne se cache pas d’être… une machine, dans un monde où les « boîtes » ont pris le pouvoir pour contrôler la vie des humains, mais où tout se dérègle soudainement. Ce n’est pas la moindre surprise d’un livre particulièrement original, qui propose, plutôt qu’une simple variation dystopique, une fable subtile et profonde sur l’altérité.

Il n’y a pas de règle qui vaille, en littérature, pour définir ce qui ferait la qualité d’une œuvre : sa cohérence affichée, celle des écrivains qui réussissent à faire toujours le même livre, mais à chaque fois différent, ou alors son sens des surprises et son goût du renouvellement recommencé, qui pourtant n’en empêche pas l’unité.

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Discrète à certains égards, et forte pourtant d’une riche bibliographie, l’œuvre de Sibylle Grimbert appartient plutôt à la deuxième catégorie : chacun de ses nouveaux livres contient sa part d’étonnement et relève de ce qu’on pourrait appeler, sans tapage, une forme d’expérimentation. C’était déjà le cas pour Le Dernier des siens, singulier roman dont le personnage principal était un pingouin baptisé Prosp, ultime représentant de son espèce et qui demeure avec émotion dans notre mémoire, ou encore d’Au pays des Pnines, magnifique variation personnelle sur le personnage inventé par Nabokov dans son roman (et chef-d’œuvre un peu méconnu) de 1957, Pnine. C’est le cas à nouveau avec La Grande Interruption, étonnant récit d’anticipation qui cède en apparence à la mode assez répandue de la dystopie (le mot lui-même est devenu une sorte de cliché du commentaire littéraire), mais se révèle en vérité bien plus subtil et beaucoup plus profond.

De quoi s’agit-il, alors ? D’une voix, d’abord, qui intrigue et par certains côtés amuse : celle de la narratrice, dont divers indices nous font penser dès les premières lignes qu’elle n’est peut-être pas humaine, et se trouve en tout cas dans une situation inédite, produisant de petits écarts de langage où se signale aussi l’espèce de malice un peu tendre de l’écrivaine. On se demande ainsi qui parle, pour nous décrire de son poste d’observation plusieurs maisons qui ressemblent aux villas d’exposition un peu kitsch des différents types d’habitations en France, un chalet savoyard, un édifice basque, des colombages alsaciens, etc.

Où sommes-nous donc ? Dans la conscience d’une « boîte », en vérit


Fabrice Gabriel

Écrivain, Critique littéraire

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