A Analyse

Société

Au bal masqué ? Comment la distanciation sociale réaffirme la nécessité de la fête 

Anthropologue

Qu’en sera-t-il des fêtes dans le « monde d’après » ? Elles seront le signe qu’un semblant de vie sociale reprend son rythme. Mais tout le monde ne sera pas à la fête et, aujourd’hui comme hier, elle constituera un marqueur social comme un autre. Les uns trouveront toujours le moyen de braconner dans le champ des nouvelles règles, et profiteront sans doute des efforts faits par les autres pour mieux s’affranchir des contraintes et assouvir ainsi leur désir de fête.

Fêter la fin du confinement fait partie du confinement même. Quelques notes de musique, quelques verres pour trinquer, quelques caméras pour immortaliser l’instant…  À la première heure de cette première phase de déconfinement en France, un petit groupe de personnes s’est rassemblé sur les Champs-Élysées pour fêter la sortie sans attestation dérogatoire.

publicité

Rien de très effervescent, mais l’image de ces quelques citadins qui se retrouvent dans un espace public symbole des grands rassemblements festifs parisiens marque le moment vécu. Comme les apéros Skype qui resteront comme les symboles de cette quarantaine. Car la distanciation physique a révélé, en creux, tout ce qui fait de la sociabilité festive une des formes essentielles de nos vies d’êtres sociaux. À l’heure des gestes barrières, la fête se révèle d’autant plus précieuse qu’elle est rendue quasi impossible.

Or la fête, comme phénomène anthropologique, renvoie à la nécessité universelle du rassemblement festif et pacifique que connaissent toutes les sociétés humaines. Si les anthropologues l’ont défini comme catégorie universelle de l’excès, de la rupture temporelle et de l’inversion de l’ordre, ils y ont vu aussi ce « fait social total », dans lequel ils pouvaient y lire les dimensions sociales, religieuses et économiques des communautés étudiées. Nos sociétés contemporaines n’échappent pas à la pulsion festive, voire en font un levier de développement aussi bien économique que culturel, si bien que récemment nous avons pu nous interroger davantage sur le « phénomène festif » que sur la fête « en soi ».

Un numéro de la revue Socio-Anthropologie paru en 2018 envisageait la fête dans son « éclatement », ses recompositions et reconfigurations, et se demandait ainsi : « Où est la fête s’il n’en demeure finalement que des fragments ? »[1] Si certaines fêtes dites traditionnelles connaissent des résurgences, comme par exemple les fêtes de village, d’autres types de fête s’inscrivent d’emblée dans la modernité urbaine et mondialisée comme les festivals, et dans le marché concurrentiel des identités territoriales et collectives.

C’est ainsi qu’un continuum de fêtes s’observe actuellement de villes en villes, et pas seulement en France. La fête de la musique, de New York à Paris, les Nuits Blanches parisiennes et les Notte Bianca de Rome, le Paris-Plage des berges de Seine et celui des bords de Garonne ou du Danube participent certes au simulacre festif. Elles n’en sont pas moins inscrites dans le calendrier de la vie sociale de nombre de nos contemporains[2]. Les fêtes se multiplient ici et là ; certaines se copient, voire se miment et se déplacent, perdent leur sens premier pour se commercialiser, d’autres s’institutionnalisent et se politisent. Où en est alors la fête s’il ne reste que « du festif », sous des formes parfois résiduelles ?

À cette multiplication du festif qui contribue à la lente et continuelle dérive de la fête que d’aucuns ont pu fustiger comme signe de notre postmodernité décadente, est venue se substituer sa brutale et quasi complète disparition. La fête n’est-elle pas synonyme de rassemblement et proximité physique, de mélanges, de corps à corps, de rapprochements ?

Le vide qu’elle a laissé s’est ressenti avec acuité. La période de confinement et les règles de distanciation sociale ont marqué un arrêt aussi subi que sidérant de la sociabilité festive dont notre quotidien était jusqu’à présent composé : fêtes familiales, cérémonies, fêtes thématiques, rassemblements amicaux, fêtes de villages, fêtes de quartiers, festivals… produisent désormais des trous béants dans le calendrier individuel et collectif et se révèlent, par leur absence même, comme centraux dans notre quotidienneté. Au moment où un autre code proxémique est en application comme l’écrivait récemment dans les colonnes d’AOC l’anthropologue Yves Winkin dans un texte intitulé « Viens loin de moi »[3], la festivité contemporaine fait partie de ce que l’on a perdu, ou presque perdu.

 

La fête révélée dans la distanciation sociale

Paradoxalement, ce virus a en partie été propagé par des rassemblements de type festif. Là un match de football, ici un rassemblement religieux, ou là encore un banquet dans un restaurant… Et parmi les premières mesures prises en Chine contre la propagation du virus a figuré l’annulation des fêtes du Nouvel An, grand moment de réunions familiales mais aussi de mobilités à l’intérieur du pays comme au-delà des frontières. L’année du rat de métal a commencé sous le signe du confinement strict, du « restez chez vous ». Une à une à travers le monde, les fêtes et rassemblements ont été reportés ou supprimés : finis les festivals, les concerts, les spectacles, les mariages, les baptêmes, les fêtes des voisins, les festivités et divertissements en tout genre.

Depuis le 16 mars en France, un peu avant ou un peu après dans une grande partie du monde, du jour au lendemain et en quelques heures, les formes de la sociabilité ordinaire se sont vues brutalement mises à l’arrêt. La distanciation sociale vécue sous des formes différentes qui vont du confinement le plus strict, le plus inégalitaire et le plus violent qui soit, au « déconfinement » contraint pour nombre de métiers à forte utilité sociale, en passant par tous les petits arrangements possibles avec la règle, avec les autres et avec soi-même, ont permis de mettre au jour l’ordre de la vie sociale, ici et ailleurs.

Ainsi, dans cette période marquée par des ruptures, des avant/après, qui bousculent les normes spatiales et temporelles et redessinent les pratiques sociales les plus ordinaires, la fête en version confinement et post-confinement constitue un symbole, celui d’un nouveau régime de sociabilité qui s’esquisse et se teste en temps réel, à l’image de ces voisins en Italie qui, à l’aide d’une perche, faisaient tinter leurs coupes de Prosecco entre deux balcons.

La sociabilité empêchée prend des formes particulières et variées qu’il est possible d’objectiver. Comment caractériser le phénomène festif quand il n’y a plus de fête ? Que devient la fête quand il n’en reste que des substituts, des avatars ? Observer les formes que prend le phénomène festif quand il est réduit à son strict minimum, à sa plus simple expression, n’est-ce pas observer un symptôme des transformations et restructurations du monde contemporain ? La fête persiste-t-elle sous une forme dégradée, appauvrie ? Ou au contraire se renouvelle-t-elle sous des formes inédites ? Que nous disent donc ces formes que prend la fête, ou plutôt les sociabilités festives actuelles, de ce que nous sommes et des imaginaires modernes du rassemblement, de l’euphorie et de la dysphorie, des dispositifs techniques, de la transgression et de l’ordre ?

Il s’agit alors de prendre au sérieux ce besoin anthropologique de fête qui vient s’exprimer au cœur même de la distance physique ; et de saisir les enjeux de cette pulsion, ou pulsation festive, qui se joue au cœur de la crise sanitaire.

 

Des sociabilités festives « faites maison »

Les manières dont se reconfigure la sociabilité festive sont certes bien différentes de celles auxquelles nous avons l’habitude de participer telles qu’à des cérémonies rituelles. Si elles ont immédiatement fait cesser tout type de rassemblements dans les espaces publics, les commerces et les lieux culturels et sportifs, les mesures de distanciation physique ont aussi considérablement impacté les autres formes de la sociabilité festive. Elles les ont concentrées dans les espaces domestiques. Sauf de manière clandestine et cachée dans la ville, la fête joue désormais davantage à domicile.

« Restez chez vous » car « il n’a jamais été aussi facile de sauver des vies », mot d’ordre qui a prévalu pendant le confinement, c’est rester au même endroit et entre mêmes personnes, petits cercles familiaux ou amicaux, de voisinage quelquefois. Ni espaces publics, ni cercles élargis, les fêtes se développent à partir de l’espace domestique ou au mieux à partir d’une fenêtre ou d’un balcon. Des familles ont instauré de nouveaux rituels, se donnant rendez-vous, après une journée où chacun a télétravaillé dans son coin, pour quelques minutes de danse et de défoulement dans le salon. Les applaudissements chaque soir à 20h pour rendre hommage et soutenir le personnel soignant ont fait se rassembler des voisins qui se reconnaissaient plus qu’ils ne se connaissaient. Quelques instants de convivialité qui ont marqué une rupture par rapport à l’anonymat supposé être caractéristique des environnements urbains.

Quelquefois le moment s’est prolongé, et ceux qui étaient équipés proposaient de créer l’ambiance en mettant quelques morceaux de musique sur lesquels les uns et les autres chantaient ou dansaient. La rue s’est alors transformée de manière éphémère, elle ne se vivait plus depuis la chaussée mais de là-haut, depuis les appartements. L’ambiance sonore de l’espace public ainsi récréé n’était plus composée du bruit des voitures et des bus, le son n’était plus celui de la foule ou des passants qui s’interpellent, mais de musiques et de paroles échangées entre inconnus ou presque, de sourires et de saluts provenant de visages que l’on ne fait qu’entrapercevoir d’ordinaire. « Bas les masques ! » semblait nous dire le rendez-vous de 20h avec sa rangée de voisins.

Si l’on n’hésitait plus à lever son verre en direction du voisin d’en face, l’organisation des apparences chère à Goffman est demeurée centrale dans ces univers interactionnels qui se dessinaient : il ne s’agissait pas non plus de s’enivrer outre mesure. Mais la sociabilité festive fugace qui s’engendrait transformait ainsi l’espace et les interactions. Ce dispositif opérait une forme de synchronisation de la vie sociale très momentanée, mais répétitive ou imitée, et plaçait les citadins dans un rapport à la ville et aux autres qui était celui du rendez-vous. Peut-être ces moments partagés se transformeront-ils en entraide quelquefois, se mueront-ils en relations sociales plus pérennes. On s’est promis de boire un verre ensemble « in real life », on a d’ores et déjà prévu un dîner « dès que tout ça sera terminé ». Le présent de cette fête a minima laisse entrevoir la promesse d’une fête dont l’horizon est peu à peu repoussé.

Mais ces formes festives se sont aussi beaucoup déployées à partir des outils de plateforme de visioconférence, souvent issus du monde professionnel, qui faisaient que personne n’était plus vraiment l’hôte puisque chacun était chez soi et pourvoyait à sa boisson comme à sa nourriture.

En ligne, la sociabilité festive s’organise comme elle peut. Les fameux apéro-Skype ont fleuri dès les premiers jours du confinement, aidés en cela de l’expérience italienne qui avait démarré quelques jours avant, et les noms des applications pour se retrouver et sacrifier au rituel de l’apéritif voire de la soirée bien arrosée se sont très vite partagés. Skype, Zoom, House Party, FaceTime et autres moyens de se voir sans être physiquement co-présents semblent faire désormais partie des compétences à maîtriser pour être ensemble. Et les mosaïques de visages qui maladroitement s’affichent sur les écrans forment un paysage visuel et sonore avec lequel il est alors possible d’interagir.

Si les amis sont diversement à l’aise avec ces technologies de la proximité dans la distance, la famille est souvent le lieu où se traduit avec le plus de force mais aussi avec humour, l’illettrisme numérique. Qui n’a pas vécu le Skype familial pour fêter une grand-mère de 86 ans, entourée d’une dizaine de visages familiers mais déformés par la caméra, avec fond d’écran plus ou moins heureux, se coupant la parole à chaque seconde car ne pouvant saisir les subtilités habituelles de la conversation et de la communication, passant la majeure partie de l’anniversaire dématérialisé et sans cadeau – si ce n’est cette drôle de présence – à s’émerveiller de la technologie ou à s’énerver contre les coupures, à tester les envois d’emojis et les captures d’écran…

D’apéro-Skype plus ou moins réussis, où l’alcool semble être nécessaire pour dépasser les contraintes du dispositif technique, on a pu passer aux soirées où il était souvent nécessaire de donner un thème, de proposer un jeu, d’animer avec force déguisements et surprises. Ici un concours de « Miss confinement » entre amis où chacun rivalise de tenues domestiques et excentriques, là un Burger Quizz entre parents et grands enfants éloignés, réinventé à partir d’un Power Point sur écran partagé, là encore un anniversaire perruqué… Les gestes de l’ivresse font partie du théâtre festif en ligne : trinquer et trinquer à nouveau à l’écran, rire et chanter, se mettre en scène, s’endormir même quelquefois au point d’inquiéter ses amis.

Les écrans partagés sont devenus les nouvelles scènes d’une convivialité rejouée voire surjouée. On se met toujours en scène, d’autant plus que ces interactions d’un genre nouveau doivent se donner à voir comme joyeuses et spontanées. Le spectacle festif que l’on se donne à soi-même au travers des écrans, semble se nourrir des fêtes partagées jadis, des souvenirs de telle ou telle soirée, des percées dans ce présent incertain de l’éclat tout à coup révélé des moments vécus ensemble « dans le monde d’avant ». Les apéro Skype et autres fêtes de confinement étaient comme suspendus entre hier et demain. Elles reposaient sur le socle formé par les fêtes passées, et étaient tendues par celles que l’on projetait pour un futur qui s’annonce de plus en plus incertain.

Quoi qu’il en soit, la fête en quarantaine a modifié l’espace et le rapport à l’espace. Elle interdit encore l’accès aux lieux de fête habituels, à la fois les appartements de la famille et des amis, les cafés, boîtes de nuit, lieux de concert, de divertissement, les rues mêmes, mais elle donne aussi à voir des espaces auparavant inaccessibles. Ainsi se laissent deviner des parcelles d’espaces privés, extimités souvent soigneusement choisies, où des musiciens et des chanteurs offrent un mini-concert ou s’organisent pour jouer ensemble.

En Facebook Live depuis sa cuisine ou son salon, sa chambre à coucher ou son jardin, son studio personnel ou son bureau, le divertissement au temps de l’épidémie prend des allures de concerts privés, intimistes, improvisés, qui s’invitent alors au cœur des foyers des spectateurs. On a entendu et vu dans une vidéo devenue rapidement virale les musiciens de l’Orchestre National de France donner un Boléro de Ravel sous le signe du « Ensemble à la maison » ainsi qu’une reprise de La tendresse, initialement interprétée par Bourvil, sous forme de performance musicale à distance, « Symphonie confinée » jouée par 45 chanteurs et musiciens.

Du producteur au consommateur en quelque sorte, du créateur au spectateur, le « direct » prend ici un double sens. Et la dimension économique en est absente ou occultée tant la part de gratuité et d’accès libre vient recouvrir du voile du don toute promotion marchande. On « donne » ici au sens premier et véritable un concert, et les récipiendaires peuvent être aussi bien être les fans habituels qu’un public plus élargi, qu’une communauté ciblée, par exemple celle des soignants à laquelle les artistes veulent à leur façon témoigner leur gratitude et leur reconnaissance. Les danseurs de l’Opéra de Paris les ont remerciés à leur manière depuis leur lieu de confinement, en faisant quelques pas très personnels sur la Danse des Chevaliers de Sergueï Prokofiev et ont accompagné leur vidéo, réalisée par Cédric Klapisch, d’un message : « Ce film raconte que quoi qu’il arrive, on continuera à danser, à vivre et à créer ».

Ainsi, cette « festivité » réinventée a confirmé cette transformation de l’espace domestique, vécu autour d’un (ou multiple) écran, devenu encore plus central qu’auparavant ; comme elle a transformé l’espace public en autant de petits fragments d’espaces privés donnés en spectacle de fenêtre en fenêtre, de balcon en balcon. Elle est venue aussi redire à quel point ses contenus culturels sont centraux, la musique, la danse, le chant. Elle a permis une création de moments créatifs, pas encore vraiment transgressifs. Si le lieu où se déroulait la fête autorisait pourtant tous les débordements (chez soi), elle est restée assez sage et limitée dans le temps. Elle témoigne aussi du rétrécissement de l’espace dans un monde globalisé où peuvent se retrouver des individus des quatre coins de la planète, à l’image du concert organisé en ligne par Lady Gaga avec des artistes « planétaires ».

Elle confirme aussi que la suspension de la routine, fondement de la fête, vient rejouer ici son caractère rituel : un lieu, un temps donné, des objets spécifiques, et un retour à la normale une fois rangés les verres et les chips, les instruments et les micros, une fois les ordinateurs et autres écrans enfin mis « en veille ». L’impératif sécuritaire semble bien intériorisé. « À la différence des descriptions de Jean Duvignaud ou d’autres anthropologues de la fête, la réussite du collectif festif et donc de la fête elle-même, ne repose pas sur la fusion des êtres mais, au contraire, sur le maintien d’un certain ordre et le respect de la bonne distance. Chacun reste à sa place et le bon déroulement des opérations en dépend » peut-on lire dans un autre numéro de Socio-Anthropologie consacré aux collectifs éphémères[4]. Les substituts actuels de la fête certes la modifient profondément, mais, en tant qu’exemples-limites des manières de faire la fête, viennent aussi la révéler dans ses logiques formelles.

 

De la fête et de l’épidémie dans le « monde d’après »…

Alors, qu’en sera-t-il des fêtes dans le « monde d’après » ? On le sait désormais, les festivals de l’été n’auront pas lieu. Ils sont pourtant « des rendez-vous qui rythment la vie sociale des pratiques culturelles annuelles » comme le dit dans son socio-blog le sociologue de la culture Emmanuel Ethis. Et ils sont des hauts-lieux de la socialisation et de l’être-ensemble festif. S’ils constituent des événements, ils sont profondément inscrits dans le temps social et les effets de leur annulation sont réels sur toutes les dimensions de la vie locale ainsi que sur l’économie touristique culturelle. Les festivals en tant qu’événements ne sont pas que des parenthèses culturelles et festives. Et la fête, encore une fois, n’est pas déconnectée de la vie sociale ordinaire, elle en est une des formes possibles.

Reste que personne ne sait ce qu’il en sera « après » : nos petits rituels festifs n’ont-ils pas déjà évolué depuis le début du confinement ? Le caractère labile de la fête en régime de distanciation physique est sans doute indexé sur le degré d’impermanence des choses qui définit notre contemporain. Il y aura alors nombre d’exemples d’activités créatives pour maintenir voire créer des moments d’effervescence festive. On entend déjà fuser les idées des nouvelles manières de se divertir, d’être ensemble mais séparés, à bonne distance physique sans être à distance sociale. Car l’enjeu des prochains mois est bien de retisser les fils de l’échange, d’inventer les formes d’une proximité sociale respectant la distance physique, de créer le lien collectif au temps des gestes barrières.

Les formes festives ne seront pas absentes de cette inventivité forcée, et leur dimension performative pour « faire société » sera sans doute centrale. En Biélorussie on pense à fabriquer de faux supporters en carton pour remplir les stades de football et créer l’illusion pour les joueurs de tribunes remplies. En Allemagne une entreprise de l’économie du digital veut mettre sur le marché une application conçue pour envoyer des applaudissements pendant les matchs. « MeinApplaus.de » avec ses différentes options où « à chaque bouton, une interaction » permettra de jouer les matchs à huis-clos mais avec l’assurance que les supporters, depuis leur domicile, soutiennent avec force démonstration et ferveur leur attaquant préféré. Le vrai en tant que « moment du faux » ouvre le champ des possibles.

Parce qu’elle est à la fois une promesse et une angoisse parmi d’autres pour les jours à venir, la fête se vit sous forme de projection sur les retrouvailles qui pourront enfin se vivre, sur le temps à rattraper avec ses amis ou sa famille, mais aussi sur ce qui sera permis, et interdit, sur ce qui sera encore considéré comme une transgression, ou ce qui sera toléré, sur le nombre à partir duquel un rassemblement sera autorisé ou pas, sur les modalités que prendront ces pratiques festives, à quelle distance des uns des autres.

Le « bal masqué » sera-t-il le nouveau dancefloor de l’été ? Une réflexivité ordinaire sur « comment faire » la fête semble désormais accompagner ce qui avait les apparences de la spontanéité. Une nouvelle ingénierie de la fête, proche de cette ingénierie de l’enchantement décrite par Yves Winkin[5], est sans doute à l’œuvre. Que restera-t-il alors de ces petits rituels festifs initiés en quarantaine ? Conserveront-ils leur force répétitive et codifiée pour atteindre une autonomisation suffisante qui les fera perdurer ? Ces moments de synchronisation sociale sous forme conviviale figurent-ils des espaces liminaires, des « lieux du subjonctif » pour reprendre Turner, où l’ordre ancien aujourd’hui en crise est mis en suspension, dans un état d’excitation, avant qu’advienne quelque chose de nouveau ?

Reste que la fête se fait encore attendre. Certes elle viendra rompre ce long vide social laissé par ces mois de quarantaine, mais elle sera aussi le signe que la vie reprend son cours, tout du moins qu’un semblant de vie sociale reprend son rythme. On l’a vu, il n’y a jamais eu d’un côté la morosité du quotidien et de l’autre l’effervescence de la fête. La fête épouse les formes de la société et les normes sociales y sont bel et bien opérantes. Aussi, tout le monde ne sera pas à la fête et, aujourd’hui comme hier, elle constituera un marqueur social comme un autre. Les uns trouveront toujours le moyen de braconner dans le champ des nouvelles règles, et profiteront sans doute des efforts faits par les autres pour mieux s’affranchir des contraintes et assouvir ainsi leur désir de fête. Les autres s’autocensureront pour ne pas afficher une trop grande effervescence quand l’époque n’est vraiment pas « à la fête ».

N’est-ce pas quelque peu indécent de s’interroger sur le devenir festif au moment où des personnes atteintes du Covid-19 sont encore entre la vie et la mort, où les personnels soignants se battent pour elles, où le confinement a été un supplice pour ceux qui vivent dans des conditions sociales difficiles, où certains ont même été confinés dehors ? La responsabilité vis-à-vis de ses concitoyens, voire la culpabilité ressentie par rapport à ceux qui n’auront ni les moyens ni le temps, ni le loisir de s’adonner aux plaisirs de la fête, pèseront sans doute autant dans la balance que le besoin de créer des moments d’oubli fugaces et/ou d’euphorie. Précisément parce que l’incertitude caractérise ce monde contemporain et parce que l’état des situations que nous traversons semble perpétuellement provisoire, l’ambivalence de la fête se fait jour : elle démembre l’existant autant qu’elle le structure.

Épidémie et fête semblent donc former un drôle de couple. On pense alors à l’épidémie dansante qui a touché la ville de Strasbourg durant l’été 1518 où, en pleine période de famine, 2 000 personnes se sont mises à danser de manière effrénée sans pouvoir s’arrêter, dans une transe que le diocèse de l’époque voyait comme un rituel de possession. Cet épisode bien connu des médiévistes qui a secoué la ville pendant deux mois, en pleine période de crise de la faim, et qui a laissé les autorités aussi désemparées qu’inefficaces, tantôt interdisant la danse, tantôt la favorisant en invoquant l’idée de thérapie dansante, constitue un précédent que d’aucuns ont vu comme un ancêtre des rave parties. La ville atteinte de cette maladie de « danse sans joie »[6] a été confinée pour ne pas contaminer les autres et les farandoleurs isolés et envoyés en procession au loin.

Dans le 18ème arrondissement parisien, fin avril, une drôle de petite chorémanie s’est donnée à voir : une dizaine d’habitants est sortie dans la rue danser sur un air de Dalida. Ces quelques citadins taxés de « bobos » ont bravé l’interdit d’occuper l’espace public pour s’y rassembler et improviser un bal de rue éphémère, qui a été immédiatement stoppé par l’intervention des forces de l’ordre. Médiatisé, ce petit incident à la veille d’un déconfinement qui avait été confusément annoncé, a fait l’objet d’une importante médiatisation à la hauteur de la provocation, plus ou moins voulue. Un micro-événement urbain qui vient rythmer le grand événement vécu, celui de la vie au temps du Coronavirus et qui aurait pu s’accompagner d’un petit air connu de tous : « Entrez dans la danse, voyez comme on danse, sautez, dansez, embrassez qui vous voudrez ». Loin d’avoir gagné le reste de la population telle une épidémie, la pulsion dansante sur fond de crise sanitaire et sociale ne présente peut-être que les premiers symptômes d’une fureur à venir, et surtout de la peur qu’elle suscite déjà.


[1] Emmanuelle Lallement (dir.), « Éclats de fête », Socio-anthropologie, n°38, 2018

[2] Emmanuelle Lallement, « Événements en ville, événements de ville : vers de nouvelles ritualités urbaines ? », Communication & Organisation, 2007/2 (n° 32), p. 2-2. URL : https://www.cairn.info/revue-communication-et-organisation-2007-2-page-2.htm

[3] https://aoc.media/opinion/2020/03/31/viens-loin-de-moi-de-la-proxemie-en-temps-de-pandemie/

[4] Sophie Poirot-Delpech (dir.), « Des collectifs éphémères », Socio-anthropologie, n° 33, 2016.

[5] Yves Winkin, Propositions pour une anthropologie de l’enchantement. In P. Rasse, N. Midol et F. Triki (dir.), Unité-Diversité. Les identités culturelles dans le jeu de la mondialisation, Paris, L’Harmattan, 2001.

[6] John Waller, Les danseurs fous de Strasbourg. Une épidémie de transe collective en 1518, Strasbourg, La Nuée Bleue, 2016, 219 p.

Emmanuelle Lallement

Anthropologue, Professeure à l'Université Paris 8