Société

Résilience, vous avez dit résilience ?

Critique Littéraire

La résilience, notion clef de la psychologie positive contemporaine, est aussi le nom de l’opération lancée le 25 mars 2020 par l’armée française pour contribuer à la « guerre » contre l’épidémie. Revenir au contexte d’émergence et aux sources idéologiques de cette notion permet de comprendre son glissement d’un projet d’empowerment de l’individu à un principe d’autocontrôle, de la résilience à la guerre à l’idée d’une guerre comme forme de résilience. Devenue concept politique, la résilience impose une critique politique.

Ayant déferlé en France depuis les années 1980 avec les théories du trauma, à partir d’une référence obligée à Boris Cyrulnik, très vite entré dans la sphère du développement personnel et de la psychologie populaire, le concept de résilience a nouvellement pris avec la crise du Covid-19 une dimension idéologique et économique centrale – on se souvient que c’est le nom de l’opération lancée le 25 mars 2020 par l’armée française pour contribuer à la « guerre » contre l’épidémie. L’instrumentalisation jusqu’à la propagande, sa circulation complexe entre résistance, reliance, solidité, sûreté, autorégulation, imposent d’en faire la généalogie morale et politique. Devenue concept politique, la résilience impose une critique politique.

« On vivait dans la profusion de tout, des informations et des “expertises”. Il y avait de la pensée sur l’événement sitôt survenu, les façons de se comporter, le corps, l’orgasme et l’euthanasie. Tout se discutait et se décryptait. Entre “addiction” et “résilience”, “travail de deuil”, les moyens de mettre sa vie et ses émotions en mots pullulaient », raconte Annie Ernaux en décrivant le tournant des années 2000 à l’heure de la naissance d’Internet comme sphère pulsionnelle, de l’information mondiale en temps réel et de la démocratisation des pratiques d’auto-analyse.

La résilience, banalisée en deux décennies jusqu’à devenir le concept fourre-tout des innombrables manuels de la psychologie positive et des romans qui les accompagnent (pensons simplement au best-seller Nos résiliences d’Agnès Martin-Lugand vendu à plus de trois millions d’exemplaires) appartient en bonne part au nouveau vocabulaire de saisie de l’expérience et de connaissance de soi. Elle est indissociable de ce que le sociologue Danilo Martucelli nomme « l’auto-émancipation » du sujet à un moment historique où notre vie singulière est « devenu l’horizon liminaire de notre perception sociale ».

L’histoire de la notion psychologique de résilience permet d’éclairer quelque p


[1] Voir notamment Serge Tisseron, La Résilience, PUF, 2017 ; et Eva Illouz, Happycratie. Comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies, Premier Parallèle, 2019.

[2] Voir par exemple Catherine Malabou, Les Nouveaux Blessés. De Freud à la neurologie, penser les traumatismes contemporains, Bayard, 2007.

[3] Opposition tirée de Richard Rechtnam.

[4] Je renvoie au travail remarquable d’Amélie Nillus « Généalogie du concept de résilience », M1 Histoire de la philosophie. Septembre 2018. En ligne.

[5] Voir les travaux d’Alyson M. Cole, The Cult of True Victimhood, Stanford. From the War on Welfare to the War on Terror, Stanford University Press, 2006.

[6] Voir mon essai : Alexandre Gefen, Réparer le monde, La littérature française face au XXIe siècle, Corti, 2017.

[7] Le Haut comité pour la résilience nationale et l’association « Résilience France » est une émanation du Secrétariat Général de la Défense et de la Sécurité Nationale (SGDSN).

[8] Cité par Eva Illouz dans Happycratie, Première Parallèle, 2018.

[9] Cité par Eva Illouz.

Alexandre Gefen

Critique Littéraire, Directeur de recherche au CNRS - Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle

Notes

[1] Voir notamment Serge Tisseron, La Résilience, PUF, 2017 ; et Eva Illouz, Happycratie. Comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies, Premier Parallèle, 2019.

[2] Voir par exemple Catherine Malabou, Les Nouveaux Blessés. De Freud à la neurologie, penser les traumatismes contemporains, Bayard, 2007.

[3] Opposition tirée de Richard Rechtnam.

[4] Je renvoie au travail remarquable d’Amélie Nillus « Généalogie du concept de résilience », M1 Histoire de la philosophie. Septembre 2018. En ligne.

[5] Voir les travaux d’Alyson M. Cole, The Cult of True Victimhood, Stanford. From the War on Welfare to the War on Terror, Stanford University Press, 2006.

[6] Voir mon essai : Alexandre Gefen, Réparer le monde, La littérature française face au XXIe siècle, Corti, 2017.

[7] Le Haut comité pour la résilience nationale et l’association « Résilience France » est une émanation du Secrétariat Général de la Défense et de la Sécurité Nationale (SGDSN).

[8] Cité par Eva Illouz dans Happycratie, Première Parallèle, 2018.

[9] Cité par Eva Illouz.