International

Les Hazaras, face cachée du Janus afghan

Philosophe

Le retour des Talibans au pouvoir en Afghanistan en 2021 a entraîné une recrudescence des exactions commises à l’encontre de la communauté hazara, discriminée de longue date. Expropriations forcées, attentats-suicides et exécutions sommaires se multiplient, menant de nombreuses associations à qualifier de génocide leur situation dans le pays. La mémoire et la perspective hazara éclairent pourtant la deuxième face du Janus afghan, marquée par des ingérences successives et un colonialisme rampant.

La présente analyse prend comme point de départ l’énigme qui entoure la « question hazara » en Afghanistan. En effet, les Hazaras, groupe de la société afghane, sont depuis plus de cent ans l’objet d’oppressions et de persécutions, mais représentent également une force motrice essentielle de la société civile en perpétuelle (re)construction. Sous les deux régimes Taliban, le premier (1996-2001) comme le « 2.0 » (arrivé au pouvoir en août 2021), les Hazaras apparaissent très clairement exposés à des exactions, qu’il s’agisse d’attentats-suicides visant écoles, lieux de cultes ou hôpitaux[1], d’exécutions sommaires[2] ou encore d’expropriations forcées[3].

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Parmi ces attaques, certaines ont été revendiquées par les Talibans, d’autres par la fraction khorassanienne de l’organisation État islamique. Une part non négligeable enfin n’a pas été revendiquée, témoignant quoi qu’il en soit d’une nonchalance du pouvoir en place, c’est-à-dire de régimes de traitement différentiels de différents groupes de la population afghane – ce, malgré les promesses faites par les Talibans lors des négociations de Doha. Or, le terme de génocide a été utilisé de manière croissante par la communauté hazara elle-même et par des ONG spécialisées reconnues pour leur expertise et pour leur statut d’observateur à long terme de la situation afghane (Genocide Watch et le United States Holocaust Memorial Museum notamment)[4].

L’évaluation la plus exhaustive en date de la situation, au regard des définitions juridiques du génocide, est le « Hazara Inquiry », une enquête publiée le 3 septembre 2022, menée par une commission mixte composée de représentants de la Chambre des Lords et de la Chambre des Communes. La résolution d’étudier plus en profondeur la situation des Hazaras fut motivée par les alertes lancées par Amnesty International, le United States Holocaust Memorial Museum et Genocide Watch, qui avaient déjà donné lieu à la rédaction d’un rapport par le Select Committee on International Relations and Defence de la Chambre des Lords, publié en janvier 2022 : depuis la prise de pouvoir par les Taliban 2.0, la situation des Hazaras s’est manifestement dégradée.

Le rapport, publié un mois avant l’attentat-suicide perpétré contre le centre éducatif Kaaj du quartier Dasht-e Barchi de Kaboul, à majorité hazara, conclut à la réalité d’une menace grandissante de génocide planant sur ce groupe démographique. Cet attentat, survenu le 30 septembre 2022 et dirigé contre la communauté hazara, est le dernier en date d’une longue série que l’on peut faire remonter aux « conditions initiales » de l’Afghanistan dit moderne, alors pensé comme État tampon entre l’Empire britannique et l’Empire russe, avec le roi Abdur Rahman Khan à sa tête (1880-1901). Les divisions interethniques qui parcourent la société afghane contemporaine ne sauraient en effet être comprises comme les données d’une « anthropologie populaire[5] » plus ou moins immémoriale, mais doivent être éclairées par l’histoire récente du pays – histoire inextricable de l’histoire globale des XIXe, XXe et XXIe siècles.

Dans cette optique, une lecture rapprochée de la plus grande partie du corpus scientifique moderne sur l’Afghanistan révèle l’absence totale d’une autre dimension, pourtant fondamentale : la perspective hazara. En effet, les Hazaras sont également les gardiens d’une mémoire et d’une perspective essentielles pour comprendre la complexe réalité afghane  tant rétrospectivement que dans une optique spéculative : tournée vers un futur libérateur des verrous installés aux conditions initiales, maintenus par les discours dominants et les modes d’interaction et d’intervention qu’ils ont pu justifier.

Comment comprendre, dès lors, que la « question hazara » brille par son absence dans les études historiographiques, anthropologiques, sociologiques et géopolitiques produites sur le pays ? C’est cette flagrance de l’absence que la présente analyse entend en premier lieu mettre à jour, avant de se laisser guider par elle comme une lueur éclairant la voie vers une compréhension renouvelée de l’Afghanistan, par souci épistémologique d’une part, mais aussi dans l’espoir de réveiller la communauté internationale de sa torpeur face aux urgences qui caractérisent la situation, et dans la perspective d’un Afghanistan (encore) à venir.

Vue sous ce nouvel angle, se dessine une physionomie janusienne de la question afghane. Mettre à jour sa face cachée, c’est un pas de plus vers le refus d’un programme fataliste pour l’Afghanistan, selon lequel le pays serait voué à reproduire son histoire – risque encouru par qui ignore le passé, selon le mot souvent cité du philosophe George Santayana.

Écrire sur l’Afghanistan et les Hazaras : un « poncif » encombrant en héritage

Les experts français ont utilisé diverses expressions pour décrire le récit international sur l’Afghanistan : le « prêt-à-penser de la coalition », « le poncif » et « les grilles d’analyse prêtes à l’emploi[6] ». Chacun de ces termes mérite que l’on s’arrête un instant.

Parler d’un « prêt-à-penser » met en exergue le fait que le cas « Afghanistan » se prête bien à une entreprise de pensée ou de réflexion, exercice dynamique et parfois douloureux, qui doit être entrepris avec un souci d’adéquation et de rigueur. Le terme de « poncif », s’il a une acception en linguistique de lieu commun ou de cliché, a une origine artistique, qu’il sera fertile de garder à l’esprit : « Le poncif est un calque à petits trous qui permet de reporter un dessin préparatoire vers une surface à peindre ». Quant à une grille d’analyse prête à l’emploi, la juger mauvaise implique du regard qu’il s’affranchisse du quadrillage qu’elle lui impose.

Si l’on veut dire quelque chose d’autre, de plus exact, sur l’Afghanistan, on doit commencer par se débarrasser du prêt-à-penser, du poncif et de la grille prête à l’emploi. Mais comment procéder, où les poser dans un espace rendu étroit par la saturation en (dés)information, et où chercher des sources ? Voici des questions difficiles.

Il faut commencer par caractériser le contenu de ces idées reçues – qui sont aussi la face de Janus soigneusement maintenue en l’état – et interroger les raisons de leur succès. Olivier Roy s’attache à démontrer que l’analyse fort répandue de la réalité socio-politique afghane comme ressortant « de tribus indociles contestant un État central faible dont le contrôle ne s’étendrait guère au-delà de la capitale[7] » n’est pas du tout confirmée par une analyse de l’histoire événementielle du pays, laquelle révèle la permanence sur de longues périodes d’un État stable et de longue portée à l’échelle du territoire afghan.

Les critiques des clichés sur l’Afghanistan identifient d’autre part les abus et mécompréhensions liés à la plupart des lectures grossièrement ethnicistes de la réalité afghane. Toutefois, il faut aussi garder à l’esprit la force performative de telles catégories, qui finissent parfois par s’imposer sur le plan discursif à la population elle-même : pour exister aux yeux de la communauté internationale, il faut utiliser les concepts qu’elle emploie[8].

La question ethnique est aussi intimement liée à celle des liens entre État et nation(s) dans le cas afghan. Les Américains en particulier ayant fait l’économie – stratégique ou non – d’une réflexion poussée sur cet aspect pourtant décisif, Joe Biden annonça clairement en août 2021 que la mission des États-Unis « n’avait jamais été de faire du nation building […] ni de créer une démocratie unifiée et centralisée », mais bien « de prévenir une attaque terroriste sur le sol américain ».

Il faut voir dans ces paroles le lien avec un autre aspect du discours sur l’Afghanistan, qui consiste à présenter le destin du pays comme la seule responsabilité du peuple afghan, discours aussi absurde que répandu. Absurde car aucun État au monde ne peut se prévaloir de la « responsabilité » ou du « contrôle » individuel étanche de son propre destin ; répandu pour des raisons que cet article se propose d’analyser.

Place et connaissance de l’Afghanistan sur le plan international

La place de l’Afghanistan aux yeux de la communauté internationale apparaît particulièrement indéterminable : alors que le pays attire sporadiquement la part belle de l’attention, il est aussi vite oublié pour de longues périodes de temps. Cet étonnant régime de traitement mérite une investigation propre. Quelle est le rôle des « poncifs » ou du « prêt-à-penser » dans la place faite à l’Afghanistan sur la scène internationale ?

Il est assez clair, plus d’un an après la prise de pouvoir par les « Talibans 2.0 », que la question de la représentation politique en Afghanistan connaît une nouvelle évacuation de l’espace du débat par la forme de raisonnement suivant : les Talibans, bien qu’« infréquentables[9] », défendant une idéologie radicalement en porte-à-faux avec des valeurs identifiées comme « occidentales » (attention portée aux droits des femmes, liberté d’expression, droits des minorités pour ne citer qu’elles), seraient toutefois légitimes à gouverner sur la base d’une lecture ethniciste de l’Afghanistan.

Voici la forme actuelle du syllogisme afghan : L’ethnie pachtoune représente la majorité du peuple afghan. Les Talibans sont quasi-exclusivement issus de l’ethnie pachtoune. Ergo, les Talibans sont légitimes à représenter, voire représentent de facto le peuple afghan.

Or, on le verra, une telle conception de la représentation s’appuie sur des chiffres et des catégories qui sont mal à même de saisir la réalité afghane. C’est ce dont témoignent notamment les exactions répétées dont les Hazaras ont fait les frais, avec un renouveau d’intensité, depuis les années 2010 jusqu’à nos jours, mais aussi les massacres rapportés en ce moment même dans la région « globalement tadjike » du Panjshir, fief historique d’Ahmad Shah Massoud, chef d’une faction de moudjahidines durant la guerre civile et assassiné en 2001 (faction dont une division avait par ailleurs perpétré un massacre sur les Hazaras du quartier d’Afshâr à Kaboul, en 1998).

En outre, comment interpréter des discours affirmant « que c’est le droit et la responsabilité du peuple afghan seul de décider de son futur et de la manière dont il veut diriger son pays », ainsi que Joe Biden le formula à plusieurs reprises à l’été 2021 – comme si le pays existait dans un vide relationnel sur le plan géopolitique ? Ce devrait être une source d’étonnement : comment une entité peut-elle être si centrale pour le destin du monde, mais aussi si souvent renvoyée à une différence si radicale et lointaine qu’elle semble (devoir) exister hors de l’ordre du monde ?

À vrai dire, il semble approprié de faire usage ici d’une représentation des « États » comme « personnes », un mode de représentation bien ancré en diplomatie, en droit international, en philosophie politique et en économie. Et si les États peuvent bien, sur un plan particulier, être représentés par analogie avec des humains – les acteurs sur la scène géopolitique –, certaines affirmations apparaissent sous un jour nouveau : par exemple des acceptions plus ou moins explicites de tels acteurs (les États) comme des individus libres et souverains dans un sens néolibéral[10].

Or, pour ne citer qu’elle, la guerre en Ukraine montre clairement qu’il est vain de vouloir comprendre une réalité « étatique », « politique » ou « citoyenne » donnée (la sienne propre, si l’on adopte le point de vue d’un citoyen français par exemple) sans reconnaître et prendre acte d’un certain nombre de relations dans lesquelles celle-ci est impliquée. Dans le cas afghan, une question réelle et cruciale consiste en outre à déterminer dans quelle mesure « l’État » dont il est question sur la scène géopolitique (ne) comprend (pas) la société civile[11].

Ceci dit, en quoi l’Afghanistan regarde-t-il le reste du monde, « l’Occident » en particulier ? Après tout, l’être humain a une capacité limitée d’attention et de traitement de l’information, si bien qu’il est raisonnable de s’attendre à ce que l’on ne se rapporte pas à ce qui est « trop » lointain. Mais le cas afghan ne se laisse pas aisément appréhender à l’aune d’une telle dichotomie.

L’expression de « guerre par procuration » (proxy war) est éloquente. Elle est utilisée notamment pour faire référence aux jeux de pouvoir qui s’exprimèrent sur le territoire afghan entre les États-Unis et l’Union soviétique depuis la fin des années 1970 jusqu’aux années 1990. Nombreux sont ceux qui, aujourd’hui en particulier, ont intérêt à ce que l’Afghanistan soit un territoire stable – pour ne pas mentionner l’intérêt à s’assurer un accès à des ressources naturelles importantes, de lithium par exemple (« dont nous avons besoin pour fabriquer nos batteries[12] »). Le pays a désormais des frontières communes avec la Chine, l’Iran, le Pakistan (lui-même voisin de l’Inde), sans compter une longue histoire d’interactions avec la Russie.

Les nombres et leur pouvoir d’invisibilisation

Comment décrire la population afghane contemporaine ? Donnons tout d’abord aux nombres leur chance. Ainsi parlent-ils en 2001 sous la plume ethnologique de Pierre Centlivres :
« Les derniers chiffres sur la population afghane remontent à la fin des années 70 et ne disaient rien des ethnies. Cela dit, ceux qu’on estime être les plus nombreux sont probablement en effet les Pachtouns, qui représentent 35 à 45 % de la population. Les Tadjiks seraient quelque 30 %. Quant aux autres, Hazaras, Aïmaks, Turkmènes, Nouristanis… les estimations sont très variées. En 1986, un institut de géographie allemand a évalué le nombre de Pachtouns à 4,8 ou 7 millions, de Tadjiks à 2,3 ou 3,6 millions. On le voit, les fourchettes sont larges. Il faut encore tenir compte de ce que les gens disent d’eux-mêmes : certains intellectuels Hazaras estiment représenter 20% de la population afghane, mais un ethnologue autrichien ne leur accordait que 8,3% en 1978. »

On peut ajouter ici que la démographie afghane est caractérisée, du fait de l’histoire récente du pays, par une dynamique complexe, par des flux différentiels d’émigration et d’immigration, des ruptures de générations et des déplacements (forcés) de populations. Si l’on étendait le recensement aux diasporas, la distribution serait changée encore une fois.

Certes, l’absence de chiffres fiables est aussi une question d’infrastructures et de moyens : le pays n’a jamais disposé d’un système de recensement et de traitement des données selon les « standards occidentaux », situation propice à la manipulation des chiffres par le pouvoir en place et par les acteurs étrangers à des fins de marginalisation de certains groupes ethniques.

C’est ainsi que le concept de minorité, dans le cas afghan et hazara en particulier, apparaît comme très complexe : d’une part, il n’y a pas de données numériques fiables auxquelles la division entre minorités et majorités puisse être référée. Dans ce contexte, il y a fort à soupçonner que certains groupes ont pu être « minorés » par le pouvoir central, avec la complicité plus ou moins consciente de pouvoirs exogènes : la représentation internationale de l’Afghanistan, qui n’a pas été sans influence pour un certain récit national et officiel afghan, s’est construite autour de l’idée selon laquelle l’ethnie pachtoune était clairement majoritaire. Or, Pierre Centlivres le résume bien, les ethnies en Afghanistan ne sont ni plus ni moins qu’une « classification approximative dont on ne peut pas se passer ».

Dans une telle configuration, tant les concepts de majorité que de minorité, s’ils sont attachés à l’ethnie, sont voués à rester flous et ne sauraient seuls – et surtout pas hâtivement – être investis dans une réflexion sur la représentation politique.

Abdur Rahman Khan ou les origines de l’Afghanistan moderne

Les frontières de l’Afghanistan contemporain ont été dessinées au cours du XIXe siècle. L’Afghanistan « proto-moderne » avait vu le jour en 1747, à la mort du shah d’Iran Nader Shah, et à la faveur de la crise que connaissait non seulement l’empire safavide, mais aussi celui des Ouzbeks et l’empire moghol[13].

À la mort de Nader Shah, l’émir de Kaboul, Ahmad Shah Durrani (1722-1772, de la tribu pachtoune des Popolzaï), proclama l’empire d’Afghanistan dont il prit la tête, et qu’il élargit par diverses conquêtes : à sa mort, les frontières de ce nouvel empire s’étendaient jusqu’à Delhi à l’Est. C’est surtout cette frontière orientale qui fut redéfinie près de 150 ans et deux guerres anglo-afghanes plus tard, lorsque le diplomate britannique anglo-indien Henry Mortimer Durand négocia la question des limites géographiques de l’Afghanistan avec Abdur Rahman Khan.

C’est ainsi que la frontière qui aujourd’hui sépare l’Afghanistan du Pakistan, et qui en 1893 fut tracée de manière à morceler en deux des régions pachtounes, reçut le nom de Ligne Durand. Elle est toujours disputée, et continue en tous cas de séparer en deux une région antérieurement caractérisée par une communauté pachtoune formant une entité socio-politique unie tant par la langue que par des modes d’administration. Il est important de garder à l’esprit cette division artificielle et encore contestée, qui sépare l’Afghanistan et le Pakistan actuel, pour comprendre le rôle joué par le Pakistan dans l’émergence des Talibans, ainsi que son implication dans les affaires afghanes (comme antagoniste de l’Inde, à même de jouer de manière fine et ambiguë sur des conditions locales, côté afghan, qui sont familières).

C’est à l’intérieur de ce territoire qu’un projet particulier « d’unification nationale » fut entrepris. C’est aussi à cette époque, c’est-à-dire relativement récemment, que les discriminations ethniques et religieuses qui ont marqué la société afghane jusqu’à aujourd’hui ont été institutionnalisées.

La centralisation et l’unification de l’Afghanistan sous le règne d’Abdur Rahman Khan s’est appuyée sur une discrimination (construite, opérationnalisée, et inculquée à la population) sur plusieurs niveaux. L’utilisation d’arguments religieux, en particulier dans ce qu’il reste de documents historiques, est répandue, mais elle s’entremêle avec une réalité politique où certains groupes furent identifiés, a priori ou sur fond de conflits d’intérêts avérés, comme une menace à la centralisation du pouvoir et à l’unification du pays.

Les Hazaras firent les frais tout particulier de la politique intérieure d’Abdur Rahman Khan. Dans un premier temps, ils furent neutralisés par des razzias, des exactions, l’esclavage et le viol. Ensuite, les habitants du Kafiristan (« pays des impies ») furent convertis de force à l’islam sunnite dont se réclamait l’émir, et la région fut rebaptisée Nuristan (« pays des lumières »). Puis, des distinctions furent institutionnalisées et entretenues par de la propagande d’État : entre les Hazaras (réduits à un statut d’infidèles par assimilation avec la confession chiite qui leur avait été attribuée dans leur ensemble, bien que correspondant, dans la réalité à une « démographie confessionnelle » plus subtile) et les non-Hazaras (sunnites), et à un niveau plus vaste entre Pachtounes et non-Pachtounes[14].

Il faut encore ajouter que le « phénotype hazara », contrairement à ce que l’on peut lire ici où là, est suffisamment évident pour trahir l’appartenance ethnique dans de nombreux cas. Le pouvoir central mobilisa des thèses pseudo-scientifiques pour présenter comme historiquement étrangère la troisième ethnie du pays (les Hazaras)[15], la seule aussi dont la zone d’établissement se trouve intégralement incluse dans les frontières de l’Afghanistan moderne (les Pachtounes étant à cheval sur l’Afghanistan et le Pakistan, les Tadjiks sur l’Afghanistan et le Pakistan, etc.). Sikhs, Hindous, Juifs et Chrétiens furent également l’objet de discriminations importantes.

En ce qui concerne les Hazaras en particulier, Abdur Rahman Khan – qui reçut soutien politique et financier de l’Empire britannique pour sa politique intérieure – perçut ce groupe surtout installé au centre du territoire nouvellement délimité comme une menace. Les Hazaras résistaient à la politique d’expropriations, de déplacements forcés et de « redistributions » que l’émir tentait d’imposer. La stratégie d’Abdur Rahman Khan avait également pour but de démanteler, par des déplacements de populations et une structuration particulière des infrastructures étatiques, les possibles forces insurrectionnelles que représentaient pour le pouvoir central d’autres clans pachtounes. Les expropriations dont les Hazaras font encore régulièrement les frais ne sauraient être comprises indépendamment de cette part de l’histoire récente de l’Afghanistan.

La situation devait encore s’aggraver : la résistance des Hazaras à ce genre de mesures conduit à l’émission d’un décret-fatwa en 1891, par lequel Abdur Rahman Khan ordonna leur anéantissement. C’est la mise en œuvre de ce décret qui mena au massacre, au viol et à la réduction en esclavage d’un très grand nombre de Hazaras, dont une part significative fut poussée à l’exil vers le Pakistan et l’Iran. Les chiffres qui circulent à ce sujet, qui doivent être abordés avec la même précaution que les autres, estiment que plus de 60 % des Hazaras furent décimés.

Le décret justifie ces traitements sur la base de l’hérésie de ce groupe, dont les membres sont réduits à leur confession chiite, et doit être envisagé dans un contexte géopolitique global où des puissances exogènes se trouvaient obsédées par la stabilité de l’Afghanistan. Si les Hazaras sont bien en majorité chiite, il en va de cette définition comme du reste : elle est approximative. Il y a des Hazaras sunnites, et des Hazaras athées et agnostiques – l’antagonisme exprimé de manière purement confessionnelle par Abdur Rahman Khan avait une composante politique forte.

Outre les exactions déjà évoquées qui n’ont cessé de frapper le peuple hazara dans les dernières décennies de l’histoire afghane, il faut mentionner les aspects moins directement visibles d’une marginalisation institutionnalisée par le pouvoir central suite au règne d’Abdur Rahman Khan. Ainsi, de nombreuses professions leurs furent interdites, des impôts supplémentaires levés, un racisme latent institutionnalisé sur le plan discursif, qui pénétra tous les domaines de l’existence, des plus visibles aux plus occultes.

Quant au lien établi entre leur confession chiite et leur « hérésie », raison légitimant leur anéantissement dans l’optique de la fatwa-décret édictée par Abdur Rahman Khan, il semble réactualisé par les nouveaux courants fondamentalistes qui se déploient dans la région : les Talibans eux-mêmes ont représenté une menace particulière pour les Hazaras, tant sous leur premier gouvernement (1996-2001) qu’après leur passage du côté de «forces insurrectionnelles» et, de manière plus ou moins active (soit par exactions directes, soit par nonchalance vis-à-vis de la sécurité des Hazaras), depuis leur nouvelle prise de pouvoir en 2021. La fraction khorassanienne de l’État Islamique a également revendiqué certains attentats perpétrés contre les Hazaras. Or les discours contemporains sur les Hazaras (déjà très rares) mobilisent peu les éléments historiques pour éclairer le présent, une stratégie épistémologique et discursive qu’il faut questionner.

Redéfinir le « fait ethnique » afghan à la lumière de l’histoire récente

Comment interpréter Centlivres lorsqu’il écrit que l’on doit « tenir compte de ce que les gens disent d’eux-mêmes ? ». Peut-être cette invitation indique-t-elle en premier lieu une bonne – mais exigeante – manière de prendre ses distances avec les chiffres. Lorsque les nombres sont pris de court, les mots peuvent-ils prendre le relais ? Pierre Centlivres poursuit :
« L’emploi du terme “ethnie” ne remonte pas au-delà des années 30 : on le voit apparaître pour la première fois en 1937 dans un ouvrage français. Auparavant les auteurs anglo-saxons notamment parlaient de races, de tribus ou de peuples. Dans les années 80, le régime communiste a entrepris de créer de toutes pièces des “nationalités”. Il y en avait huit : les Pachtouns, les Tadjiks, les Ouzbeks, les Turkmènes, les Baloutches, les Hazaras, les Pashaïs et les Nouristanis. Elles furent inscrites sur les papiers d’identité. Ces gens parlaient des dialectes multiples, on leur a fait une langue. Des linguistes sont venus d’URSS pour travailler à forger une langue pour chacune de ces différentes nationalités dans un pays où on parle une trentaine d’idiomes différents ! Chaque “nationalité” avait donc un nom, une langue, mais pas de territoire. “Prématuré”, avait répondu le président Najibullah à des Hazaras qui lui en réclamaient un. Tout cela bien sûr est tombé avec le départ des communistes, mais en même temps, c’est resté dans les consciences. »

Il faut ici souligner que la mention sur les documents d’identité d’un groupe d’appartenance ethnique était déjà présente dans les années 1970, puisqu’il était déjà fait mention de « nationalités ». Les Soviétiques y surimposèrent toutefois leur propre interprétation et établirent notamment des « conseils culturels » pour chaque « nationalité »[16].

Il faut également remarquer la mention du concept de « race » utilisé dans le cas afghan par les Britanniques, et qui jette une lumière différente sur le racisme interne à la société afghane, dont les Hazaras ont tout particulièrement fait les frais : l’interprétation particulière de la voie à prendre pour conformer l’Afghanistan en cours d’indépendance (i.e. depuis 1880) à l’idéal universellement irréaliste de « l’État-nation » est inséparable de la préséance qu’avaient alors certains courants de pensée racialistes venus d’Occident. Déconnecter l’état actuel de la réalité socio-politique afghane de ces formes d’ingérence psychologiques et culturelles est un obstacle majeur à une véritable compréhension de la situation afghane aujourd’hui.

Les exactions dont sont victimes les Hazaras sous les Talibans « 2.0 » (pour ne s’intéresser ici qu’à ce qui relève de l’actualité brûlante), ainsi que la menace de génocide qui plane au-dessus de leur tête, ne peuvent être pleinement comprises sans un éclairage historique et global des divisions ethniques qui marquent actuellement la société afghane. Les lignes de divisions et les profondes blessures qui parcourent cette société ne sauraient être présentées comme des données d’une anthropologie populaire immémoriale ou atemporelle[17].

En outre, les raisonnements logiques quant à des « alliances naturelles » sur la base de divisions ethniques et confessionnelles grossières n’ont aucune chance de pouvoir rendre compte ou « prédire » quoi que ce soit de pertinent sur la réalité afghane (par exemple : inférer du « chiisme » des Hazaras le soutien « naturel » de l’Iran, qui ne correspond à aucune réalité actuelle, bien au contraire). Il faut aussi garder à l’esprit qu’un certain nombre de différences fondamentales entre les divers groupes qui composent la société afghane contemporaine ne sauraient être effacées sous l’ethnonyme général « d’Afghans » (désignant historiquement certaines tribus de Pachtounes) : la longue histoire de l’oppression, initiée sous le règne d’Abdur Rahman Khan, a bien créé et maintenu des asymétries d’importance entre les différents groupes ethniques.

Nécessité de la mémoire, privilège de l’oubli ?

Une conséquence pratique et contemporaine de la prise en compte de ces aspects de la réalité afghane pourrait notamment être la reconnaissance de la pertinence de théories postcoloniales et décoloniales pour caractériser le contexte afghan. Ce n’est bien entendu pas la seule perspective fertile pour qui souhaite avancer, plutôt que cadenasser encore par le discours la société afghane dans la prétendue « prison de ses origines[18] », mais elle mérite en tous cas d’être envisagée avec sérieux.

Celle-ci se déclinerait à bien des niveaux : d’un point de vue extérieur, anthropologique, ainsi que le propose par exemple Julie Billaud, pour qui « le scénario tragique qui est en train de se dérouler devant nos yeux est la répétition d’un épisode plus ancien qui s’est produit sous la Guerre froide, lorsque l’Armée rouge envahit l’Afghanistan en 1979 […] alors que l’Occident déversait de l’aide aux groupes insurrectionnels les plus extrêmes, alors baptisés “combattants de la liberté” » – ces groupes mêmes dont certains donnèrent naissance au mouvement Taliban.

Mais si l’on écoute avec attention les discussions intergénérationnelles, à l’œuvre au sein des diasporas notamment, on peut remarquer quelques éléments qui devraient mettre la puce à l’oreille quant à la pertinence d’une lecture décoloniale « interne » du cas afghan (c’est sans doute là qu’une ethnographie à venir devrait aller creuser). De fait, dans la jeune génération, tournée vers le futur et tout particulièrement frappée par la nouvelle prise de pouvoir des Talibans, plusieurs points de vue semblent s’opposer sur l’interprétation exacte de ce qu’un oubli et une mémoire collectifs pourraient être. À cela s’ajoutent les mises en garde des « anciens », forts d’une expérience qu’on ne saurait négliger.

Bien que des études ethnographiques poussées restent à faire en cette matière, il est clair aujourd’hui que les déséquilibres structurels – en termes de pouvoir conféré et de soin apporté à différents groupes de la population afghane depuis le règne d’Abdur Rahman Khan – sont reflétés, mutatis mutandis, par les discours qui actuellement tentent de formuler la question du « vivre ensemble » : soit en embrassant un héritage complexe qui exige bien un travail de mémoire, soit en évitant de parler de ce qui fâche – c’est-à-dire en prônant, de manière consciente ou non, une forme d’oubli collectif.

Dans cette perspective, les Hazaras apparaissent bien malgré eux comme les gardiens d’une mémoire claire-obscure de l’Afghanistan. Il y a fort à parier que le refoulement ou le déni de l’histoire dont elle porte le souvenir représente un danger fondamental pour la compréhension de la réalité afghane, qu’elle soit rétrospective, actuelle, ou tournée vers le futur, mais aussi pour les projets de société portés par les nouvelles générations.

La perspective hazara : la douloureuse et invisible veillée de l’histoire récente

On s’adresse souvent, sur la scène géopolitique et diplomatique, à l’État afghan et à la population afghane compris comme « personnes », comme à des enfants ou des mineurs. Une illustration éloquente de ce mode de discours émane de l’encouragement rhétorique émis par Joe Biden au peuple afghan de « prendre son destin en main ». On souligne aussi le plus souvent la dépendance économique de l’Afghanistan vis-à-vis de financements étrangers. Dans une telle configuration, il n’y a ni réciprocité ni communauté : l’Afghanistan est bien « prisonnier de ses origines[19] », dépendant de soutiens exogènes et parcouru de blessures auto-infligées.

À de telles représentations, qu’elles soient implicites ou explicites, on peut opposer la proposition suivante : et si l’Afghanistan n’était pas prisonnier de ses propres origines, mais plus généralement héritier de son propre passé ? Cette perspective, sans aucun doute bien plus à même de rendre compte de la situation afghane dans sa richesse, qui plus est de manière respectueuse vis-à-vis de la société civile, réintègre le pays dans l’ordre mondial. Celui-ci n’est-il pas composé aujourd’hui d’États témoignant chacun à sa manière de l’impossibilité d’implémenter l’idéal d’État-nation ainsi que d’une inscription, bon gré mal gré, dans un ordre postcolonial ?

On voit ici les traits du visage caché de Janus se dessiner timidement. Un groupe particulièrement à même de les préciser, ce sont précisément les Hazaras. Malgré (ou peut-être précisément du fait de) cette position décisive, leurs voix semblent rencontrer la plus grande difficulté à atteindre la communauté internationale et, par-là même, à être incorporées avec la part qui leur revient à la plupart des discours sur l’Afghanistan.

Il est certes adéquat de déployer efforts et moyens afin de comprendre qui sont les Talibans, notamment dans l’espoir de pouvoir réitérer le jeu des ingérences diplomatiques, avec la stabilité du territoire comme idée fixe et les promesses d’un accès à de précieuses ressources naturelles à l’horizon, mais il serait temps de consacrer aussi temps et moyens à essayer de comprendre « qui est la société afghane », effort intellectuel largement négligé.

Occultées par l’épaisse couverture des encouragements rhétoriques enjoignant l’enfant-Afghanistan à (enfin) prendre son futur en main et par la multiplication des analyses portant sur les Talibans, des parts significatives de la population afghane, les Hazaras tout particulièrement, ont déjà et depuis longtemps saisi à bras le corps la question de leur propre passé et des blessures lancinantes infligées par les « conditions initiales » sous Abdur Rahman Khan – un travail sans lequel il est sans aucun doute difficile de penser un futur véritablement libérateur des carcans dans lesquels tant d’acteurs ont intérêt à maintenir le pays.

De telles formes psychosociales et sociopolitiques de travail de mémoire sont volontiers thématisées et louées pour rendre compte du contexte occidental : Vergangenheitsbewältigung et les débats associés en Allemagne, « travail de mémoire » en contexte francophone, ainsi qu’un ensemble de concepts et d’initiatives à travers le monde anglophone, et tout récemment l’expression de la valeur accordée à ce type de travail que constitue l’attribution du Prix Nobel de la paix 2022 à l’organisation russe « Memorial ». Or ces questions ne sont jamais nommées dans le contexte afghan.

Dans une perspective comparative, on pourra noter que Memorial fut estampillée « agent de l’étranger » en Russie, avec les obligations légales que cela implique : mentionner ce statut sur tous les documents émis par l’organisation, etc. Les Hazaras quant à eux sont volontiers « interprétés » dans le nouvel ordre (ou l’ordre reproduit) socio-politique afghan comme « des agents de l’Occident[20] », ce qui sous les Talibans 2.0 ajoute une dimension à leur vulnérabilité et pose bien entendu encore une fois la question de la responsabilité de la coalition vis-à-vis de la société afghane. Or les Hazaras sont très rarement présentés sous cet angle, renvoyés qu’ils sont à leur statut de « minorité ethnique et religieuse ».

Dans la diaspora, des activistes hazaras ont réussi à poursuivre, malgré les coûts logistiques et émotionnels associés, ce travail de mémoire : travail qui en plus de tout le reste doit tolérer l’action incisive et lunatique du temps, dont témoigne le cas des Bouddhas de Bamiyan dynamités en 2001 sous le premier régime Taliban. En 2013, le festival A Night with Bouddha fut créé en Afghanistan par de jeunes activistes hazaras. Il est depuis organisé, tant bien que mal, dans plusieurs localités du globe. Un tel projet – et il n’est pas seul en son genre – témoigne précisément d’une grande force (y compris de sacrifice[21]) dans le combat contre l’extermination, qu’elle soit physique ou culturelle, et pour le travail de mémoire, sans lequel l’Afghanistan dans son ensemble pourrait courir les plus grands risques de devoir répéter les violences qui ont marqué sa « création ».

Enfin, les statues des Bouddhas concernent le monde entier : leur destruction donna en effet naissance à une discussion autour de « crimes contre la culture », expression proposée par le secrétaire général de l’Unesco Koïchiro Matsuura pour décrire le traitement qui leur fut réservé. En 2003, le « paysage culturel et les vestiges archéologiques de la vallée de Bamiyan » furent inscrits sur la liste du patrimoine mondial de l’humanité.

Dans le contexte scandinave, on peut mentionner les initiatives portées à bout de bras par Monirah Hashemi[22] et Maryam Sharifi[23], deux figures de proue d’A Night With Buddha, pour maintenir le travail de mémoire et l’enrichir d’un dialogue avec leurs terres d’accueil. Outre une réflexion constante sur l’histoire des Hazaras et l’histoire de l’Afghanistan, ce travail se caractérise également par un désir de garder en vie et d’actualiser des expressions culturelles (musicales, linguistiques, artisanales et artistiques) censurées dans l’histoire de l’Afghanistan moderne. Ces dimensions de la réalité afghane mettent en évidence bien d’autres fils reliant le contexte afghan et le « reste du monde ».

Janus protecteur, mais de qui ? L’Afghanistan en dehors de la realpolitik internationale

Outre les criants vides épistémologiques qui découlent de l’ignorance des voix hazaras, c’est aussi le présent et le futur des Hazaras – et par là de l’Afghanistan – qui est en jeu. L’attaque du 30 septembre 2022 qui a coûté la vie à 54 jeunes étudiant.e.s (surtout des filles) et en a blessé plus de 120 autres a été mentionnée de manière éphémère et modeste dans l’espace public « occidental » : dans le contexte français par exemple, aucun média national ne semble avoir jugé utile d’actualiser le bilan des victimes, qui s’est trouvé sédimenté à 35 morts et 82 blessés[24].

Plusieurs hypothèses – qui sans aucun doute jouent de concert – peuvent à ce stade être proposées pour rendre compte du régime binaire qui caractérise le discours sur l’Afghanistan, le faisant paraître tantôt comme une entité décisive pour le destin du monde, tantôt le dépeignant comme radicalement autre et prisonnier de lui-même.

L’Afghanistan relève-t-il d’une distance radicale, ainsi qu’on peut le voir affirmé souvent ? Dans ce cas, il reste à préciser de quelle manière. Ce travail ne peut s’appuyer uniquement sur l’engouement actuel à « comprendre les Talibans ». Le pays, et sa société civile en premier lieu, sont-ils tout à fait insignifiants, en eux-mêmes et pour eux-mêmes, et pour l’ordre mondial d’un point de vue pragmatique ?

Contre de telles positions, qui parcourent implicitement ou explicitement l’(absence de) discours public sur l’Afghanistan, on peut proposer les pistes suivantes pour traiter la question : le discours et, par-là, la (re)connaissance de la situation afghane sont caractérisés par d’immenses lacunes, alors que des « grilles d’analyse prêtes à l’emploi » sont reproduites sans cesse, avec des conséquences pratiques et épistémologiques considérables. Il est fort probable que nombre de ces lacunes soient recouvertes et défendues avec diligence, de peur que leur mise au jour n’ébranle des édifices institutionnels et géopolitiques.

Il est en outre certain que la longue histoire d’oppression des Hazaras (qui n’est du reste pas toute leur histoire), associée à la conjecture historique et sociologique dont elle est congénitale, ont empêché leurs voix d’être entendues à la mesure de ce qu’elles contiennent d’alertes et de connaissance, c’est-à-dire de manière représentative. Enfin, l’hypothèse du déni n’est pas à exclure : il est désormais évident que l’histoire contemporaine de l’Afghanistan ne peut être comprise indépendamment d’une histoire de l’ingérence et par là de la coresponsabilité. Le « déni » décrit en effet en psychologie et psychanalyse un mécanisme qui consiste à prendre ses distances vis-à-vis d’une réalité désagréable et proche.

Mais que ce ne soit pas le dernier mot : le dieu romain Janus est étroitement lié à la porte en tant qu’objet. Alors que le visage « extraverti » de la divinité est visible depuis la rue, la face intérieure veille sur ce qui se passe de ce côté-là. Les deux sont inséparables, et Janus est protecteur. De qui ? Dans l’état actuel des choses, un grand déséquilibre entre les deux faces semble vouloir en faire le gardien d’intérêts exogènes, dont la garantie ne cesse de réactiver la mise en relation entre un désir de stabilité et le peu de cas que l’on pourrait (voire devrait) faire de la réelle complexité de la société afghane.

Il ne s’agit pas de débouter toute expertise sur l’Afghanistan, pour une grande part fruit d’un travail rigoureux, et productrice de connaissance véritable, mais il est nécessaire d’ouvrir les yeux sur sa fondamentale incomplétude : il est temps de prêter grande attention à « l’autre face » du Janus afghan, en particulier telle qu’elle se matérialise depuis la perspective hazara. Alors une certaine vérité, jusqu’alors invisible, pourra être donnée à voir aux peuples à toutes celles et ceux ne souscrivant pas, ou pas seulement, aux injonctions mécaniques d’une certaine conception, très dominante dans le cas afghan, de la realpolitik.


[1] « Un attentat-suicide endeuille la communauté Hazara de Kaboul », France Culture, 9 mai 2021 ; « En Afghanistan, une double explosion dans une école d’un quartier chiite de Kaboul fait plusieurs morts », Le Monde, 19 avril 2022 ; Jacques Follorou, « Afghanistan : attaque meurtrière contre un hôpital soutenu par MSF à Kaboul », Le Monde, 13 mai 2020.

[2] Voir par exemple sur le site d’Amnesty International : « Afghanistan : Taliban torture and execute Hazaras in targeted attack – new investigation » et « Afghanistan : Taliban responsible for brutal massacre of Hazara men – new investigation », ou encore cette page Facebook de KabulNow pour l’année 2018.

[3] « Le régime taliban commet des expropriations forcées contre la communauté chiite hazara en Afghanistan », France Culture, 23 octobre 2021 ; « Taliban Repress and Threaten Students, Seven Hazara Girls Students Expelled from Girl’s Hostel of Kabul University », Hasht-e Subh Daily, 12 octobre 2021.

[4] Gregory H. Stanton, « Afghanistan : “Les Hazara sont de nouveau en grand danger de génocide” », Le Monde, tribune, 30 août 2021 ; « Museum Statement on the Hazara » et « Urgent Action Needed: Hazaras in Afghanistan Under Attack » sur le site de l’USHMM.

[5] Terme utilisé par Gilles Dorronsoro dans son travail « Race et hiérarchie. La logique politique des massacres en Afghanistan (1978-2000) », dont une version intermédiaire est disponible en ligne.

[6] Olivier Roy, « De la stabilité de l’État en Afghanistan », Annales. Histoire, Sciences Sociales, vol. 59, n° 5-6, 2004, p. 1183-1202.

[7] Ibid.

[8] Ibid. On peut également mentionner le fait que les Hazaras, pour attirer l’attention sur leur situation précaire, ont souvent recours au concept de minorité, investi d’une signification socio-politique et juridique particulière.

[9] C’est ainsi que les décrit le diplomate et ancien ambassadeur français à Kaboul (1998-2001) Jean-Yves Berthault, invité sur France Culture le 30 septembre 2022, soit le jour de l’attentat perpétré contre le Centre culturel Kaaj.

[10] Cf. la définition foucaldienne du néolibéralisme qui le présente comme une extension du concept et de la logique de l’entreprise/entreprenariat à l’individu, celui-ci devenant ainsi « entrepreneur de sa propre vie ».

[11] Voir par exemple le cynique aveu de Biden, le 16 août 2021 : « Our mission in Afghanistan was never supposed to have been nation building. »

[12] Jean-Yves Berthault, Cultures Mondes, 30 septembre 2022 ; voir aussi Étienne Goetz, « La Chine convoite les gigantesques réserves de lithium en Afghanistan », Les Échos, 30 novembre 2021.

[13] Olivier Roy, 2004, art. cit.

[14] Voir les chroniques du premier historien de l’Afghanistan moderne, plume des rois pachtounes, d’Abdur Rahman à Amanullah Khan, le lettré hazara Kâteb Hazâra : Sirâj al-tawarikh, traduit en anglais et édité par R. D. McChesney et Mohammad Mehdi Khorrami : The History of Afghanistan, Leiden, Brill, 2016 (11 vol.).

[15] Leurs traits est-asiatiques, l’occurrence de mots d’origine turco-mongole dans leurs dialectes du persan, nourrit l’idée selon laquelle les Hazaras étaient les descendants directs d’un conquérant étranger et sans pitié, Gengis Khan – une thèse que certains Hazaras, notamment exilés au Pakistan, s’approprièrent du reste. Des études plus récentes (notamment de génétique) indiquent que les Hazaras seraient plus proches d’autres populations d’Asie centrale que des Mongols.

[16] Sous l’occupation soviétique (1979-1989) – soit après les purges ordonnées par Hafizullah Amin en 1978, dont les universitaires hazaras avaient été l’une des cibles privilégiées – et afin de donner l’illusion d’une reconnaissance par la pouvoir des différents « peuples d’Afghanistan », furent même établis des « conseils culturels » propres à chaque « nationalité ».

[17] Ainsi Dorronsoro lit-il la place des Hazaras dans la société afghane selon les règles d’une « anthropologie populaire » : « L’anthropologie populaire classe, hiérarchise les groupes et organise les rapports entre eux, les proverbes notamment les montrent comme sales, de mœurs douteuses etc. Aucun groupe ne leur donne de fille à marier, ils occupent des positions dévalorisées (cuisinier, manœuvre, boucher etc.). Leur appartenance au chiisme est un élément supplémentaire de marginalisation. En pratique un Hazara sunnite ne se dira pas Hazara, mais tajik. Pour les sunnites, leur appartenance au chiisme leur a permis de les déclarer kafir, ce qui rend licite la mise à mort ou la mise en esclavage. Des esclaves Hazaras ont été vendus sur les marchés à Kaboul jusqu’au début du siècle. »

[18] C’est l’expression d’Olivier Roy, et la conclusion de son étude historique de l’histoire de l’Afghanistan moderne.

[19] Olivier Roy, 2004, art. cit.

[20] Voir par exemple le rapport Godal, commandité par résolution du roi de Norvège en 2014 et présenté au ministère des Affaires étrangères et au ministère de la défense norvégiens en 2016.

[21] Les Hazaras sont très conscients du fait que la voie vers un futur plus juste et lumineux nécessitera encore de nombreux sacrifices. L’ancienne ministre (hazara) des Affaires féminines sous le premier gouvernement Karzaï, Sima Samar, l’a clairement dit lors de sa participation à une conférence sur le futur de l’Afghanistan organisée le 27 octobre 2022 par le comité pour l’Afghanistan de l’organisation PEN Norway (organisation internationale œuvrant pour la liberté d’expression).

[22] Réfugiée en Suède depuis fin 2013.

[23] Réfugiée en Norvège depuis fin 2016.

[24] Voir par exemple les articles du Monde, de Libération et du Figaro.

Naïd Mubalegh

Philosophe, Doctorante en philosophie des sciences

Mots-clés

Mémoire

De l’Europe et du climat

Par

Les Européens et le changement climatique entretiennent une relation identitaire. Les uns ont contribué à fabriquer l’autre, et vice versa. Cette historicité méconnue est un puissant fondement de l’action... lire plus

Notes

[1] « Un attentat-suicide endeuille la communauté Hazara de Kaboul », France Culture, 9 mai 2021 ; « En Afghanistan, une double explosion dans une école d’un quartier chiite de Kaboul fait plusieurs morts », Le Monde, 19 avril 2022 ; Jacques Follorou, « Afghanistan : attaque meurtrière contre un hôpital soutenu par MSF à Kaboul », Le Monde, 13 mai 2020.

[2] Voir par exemple sur le site d’Amnesty International : « Afghanistan : Taliban torture and execute Hazaras in targeted attack – new investigation » et « Afghanistan : Taliban responsible for brutal massacre of Hazara men – new investigation », ou encore cette page Facebook de KabulNow pour l’année 2018.

[3] « Le régime taliban commet des expropriations forcées contre la communauté chiite hazara en Afghanistan », France Culture, 23 octobre 2021 ; « Taliban Repress and Threaten Students, Seven Hazara Girls Students Expelled from Girl’s Hostel of Kabul University », Hasht-e Subh Daily, 12 octobre 2021.

[4] Gregory H. Stanton, « Afghanistan : “Les Hazara sont de nouveau en grand danger de génocide” », Le Monde, tribune, 30 août 2021 ; « Museum Statement on the Hazara » et « Urgent Action Needed: Hazaras in Afghanistan Under Attack » sur le site de l’USHMM.

[5] Terme utilisé par Gilles Dorronsoro dans son travail « Race et hiérarchie. La logique politique des massacres en Afghanistan (1978-2000) », dont une version intermédiaire est disponible en ligne.

[6] Olivier Roy, « De la stabilité de l’État en Afghanistan », Annales. Histoire, Sciences Sociales, vol. 59, n° 5-6, 2004, p. 1183-1202.

[7] Ibid.

[8] Ibid. On peut également mentionner le fait que les Hazaras, pour attirer l’attention sur leur situation précaire, ont souvent recours au concept de minorité, investi d’une signification socio-politique et juridique particulière.

[9] C’est ainsi que les décrit le diplomate et ancien ambassadeur français à Kaboul (1998-2001) Jean-Yves Berthault, invité sur France Culture le 30 septembre 2022, soit le jour de l’attentat perpétré contre le Centre culturel Kaaj.

[10] Cf. la définition foucaldienne du néolibéralisme qui le présente comme une extension du concept et de la logique de l’entreprise/entreprenariat à l’individu, celui-ci devenant ainsi « entrepreneur de sa propre vie ».

[11] Voir par exemple le cynique aveu de Biden, le 16 août 2021 : « Our mission in Afghanistan was never supposed to have been nation building. »

[12] Jean-Yves Berthault, Cultures Mondes, 30 septembre 2022 ; voir aussi Étienne Goetz, « La Chine convoite les gigantesques réserves de lithium en Afghanistan », Les Échos, 30 novembre 2021.

[13] Olivier Roy, 2004, art. cit.

[14] Voir les chroniques du premier historien de l’Afghanistan moderne, plume des rois pachtounes, d’Abdur Rahman à Amanullah Khan, le lettré hazara Kâteb Hazâra : Sirâj al-tawarikh, traduit en anglais et édité par R. D. McChesney et Mohammad Mehdi Khorrami : The History of Afghanistan, Leiden, Brill, 2016 (11 vol.).

[15] Leurs traits est-asiatiques, l’occurrence de mots d’origine turco-mongole dans leurs dialectes du persan, nourrit l’idée selon laquelle les Hazaras étaient les descendants directs d’un conquérant étranger et sans pitié, Gengis Khan – une thèse que certains Hazaras, notamment exilés au Pakistan, s’approprièrent du reste. Des études plus récentes (notamment de génétique) indiquent que les Hazaras seraient plus proches d’autres populations d’Asie centrale que des Mongols.

[16] Sous l’occupation soviétique (1979-1989) – soit après les purges ordonnées par Hafizullah Amin en 1978, dont les universitaires hazaras avaient été l’une des cibles privilégiées – et afin de donner l’illusion d’une reconnaissance par la pouvoir des différents « peuples d’Afghanistan », furent même établis des « conseils culturels » propres à chaque « nationalité ».

[17] Ainsi Dorronsoro lit-il la place des Hazaras dans la société afghane selon les règles d’une « anthropologie populaire » : « L’anthropologie populaire classe, hiérarchise les groupes et organise les rapports entre eux, les proverbes notamment les montrent comme sales, de mœurs douteuses etc. Aucun groupe ne leur donne de fille à marier, ils occupent des positions dévalorisées (cuisinier, manœuvre, boucher etc.). Leur appartenance au chiisme est un élément supplémentaire de marginalisation. En pratique un Hazara sunnite ne se dira pas Hazara, mais tajik. Pour les sunnites, leur appartenance au chiisme leur a permis de les déclarer kafir, ce qui rend licite la mise à mort ou la mise en esclavage. Des esclaves Hazaras ont été vendus sur les marchés à Kaboul jusqu’au début du siècle. »

[18] C’est l’expression d’Olivier Roy, et la conclusion de son étude historique de l’histoire de l’Afghanistan moderne.

[19] Olivier Roy, 2004, art. cit.

[20] Voir par exemple le rapport Godal, commandité par résolution du roi de Norvège en 2014 et présenté au ministère des Affaires étrangères et au ministère de la défense norvégiens en 2016.

[21] Les Hazaras sont très conscients du fait que la voie vers un futur plus juste et lumineux nécessitera encore de nombreux sacrifices. L’ancienne ministre (hazara) des Affaires féminines sous le premier gouvernement Karzaï, Sima Samar, l’a clairement dit lors de sa participation à une conférence sur le futur de l’Afghanistan organisée le 27 octobre 2022 par le comité pour l’Afghanistan de l’organisation PEN Norway (organisation internationale œuvrant pour la liberté d’expression).

[22] Réfugiée en Suède depuis fin 2013.

[23] Réfugiée en Norvège depuis fin 2016.

[24] Voir par exemple les articles du Monde, de Libération et du Figaro.