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Trump ou la défiguration du monde

Écrivain

Ce qui se défait sous nos yeux sous les coups que lui porte Donald Trump depuis un an, ce n’est pas seulement un équilibre géopolitique en vigueur depuis 1945, mais une grammaire : un ensemble de règles qui organisaient la lisibilité du monde et donnaient aux événements une forme reconnaissable.

C’est un épisode oublié de la saga trumpienne. Lors de sa première élection en 2016, Donald Trump avait manifesté sa volonté de conserver son rôle de producteur exécutif de l’émission de téléréalité Celebrity Apprentice. Sa décision paraissait suffisamment mûrie et crédible pour que le studio MGM l’annonce dès le 9 décembre 2016, un mois avant l’investiture officielle du nouveau président. Une décision surprenante du président élu qui n’avait certes pas besoin de ce hochet médiatique pour assurer sa popularité. Le lien que Trump entendait conserver avec son programme fétiche de téléréalité avait des raisons plus profondes qu’il n’y paraît.

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L’émission n’avait pas seulement fait de lui une figure centrale de la culture populaire, elle avait accompagné sa mue politique et servi de laboratoire aux slogans et aux performances de sa campagne. « Celebrity Apprentice » lui avait permis de faire l’apprentissage du pouvoir. Trump y avait rodé ses postures grotesques, ses outrances, ses provocations et forgé un nouvel ethos politique de rupture. Bien avant que Barack Obama ne devienne, ses deux mandats achevés, producteur de séries pour Netflix, Trump se projetait dans la figure d’un président-producteur de téléréalité. Le cumul des prérogatives constitutionnelles de sa fonction avec celles, plus prosaïques, de producteur de téléréalité n’allait pas de soi et il fit débat au sein de son équipe de transition. Un président des États-Unis pouvait-il exercer deux mandats en même temps, l’un politique et l’autre médiatique ? Le producteur n’allait-il pas faire de l’ombre au président ? Et ne risquait-on pas de banaliser la fonction présidentielle ?

Newt Gingrich, un vieux routier de la politique républicaine, ancien président de la Chambre des représentants (1995-1999) qui avait encouragé Trump à se lancer dans la course présidentielle se chargea de doucher ses espoirs. « Pourquoi rester producteur d’une émission de téléréalité, déclara-t-il à la presse, quand on s’apprêt


Christian Salmon

Écrivain, Ex-chercheur au CRAL (CNRS-EHESS)