Savoirs

Les Lumières vertes

Anthropologue

Pendant que les médias français découvrent, par l’entremise d’un livre descriptif et sans distance critique, les « Lumières sombres », ils ignorent leurs rivales californiennes : les Lumières vertes. Les premières rêvent d’un monarque techno-capitaliste, les secondes, celles de Donna Haraway et Anna Tsing, d’une démocratie étendue au vivant. Ou comment l’ethnographie multi-espèces répond à l’idéologie néo-réactionnaire.

Le livre d’Arnaud Miranda, Les Lumières sombres, n’est pas une critique de ce qu’il appelle « la pensée néo-réactionnaire » : c’est une cartographie. Il ne répond pas au discours des blogueurs qui soutiennent l’administration Trump en montrant les intérêts économiques qui les portent, mais il montre la cohérence idéologique de leurs discours en partant des points de l’espace dont ils parlent et en soulignant la conception du temps qui leur est commune. Si ce livre a suscité tant d’intérêt dans les médias français, c’est parce qu’il fait voir des acteurs invisibles en France tout en les reliant par la continuité d’un même discours.

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Résumons en effet le propos de ce livre. Deux idéologues de la côte Ouest des États-Unis – Curtis Yarvin et Peter Thiel – rencontrent dans la blogosphère l’enseignement d’un professeur français à l’Université de Stanford – René Girard – et les propos d’un professeur à l’Université de Warwick en Angleterre – Nick Land. Leurs discours idéologiques, amplifiés par un ensemble de technophiles écrivant sous pseudonymes, affirment que l’intelligence artificielle va accélérer le déclin de la démocratie et promouvoir une élite réunie sous la direction d’un monarque. Si on peut supposer que Donald Trump prête peu d’attention à ces discours idéologiques, on sait que son vice-président James David Vance, qui se prépare à lui succéder et qui a étudié dans les universités de l’Ohio et de Yale, les approuve fortement.

Jouons alors le jeu de la comparaison. On peut opposer à ces « Lumières sombres » des « Lumières vertes » qui se sont formées dans le monde anglophone au cours des cinquante dernières années. Celles-ci proposent d’étendre la démocratie des humains vers l’ensemble des vivants pour nous préparer aux menaces environnementales à venir.

Ces Lumières et contre-Lumières ont entre elles des rapports de rivalité : à preuve, le terme « woke » employé par les néo-réactionnaires contre ces universitaires au motif qu’ils et elles condamnent le


[1] Le terme « Dark Enlightenment » est forgé par Nick Land en 2012 sur son blog avant de donner lieu à la publication d’un livre chez Imperium Press en 2022. Nick Land enseigne dans une université anglaise mais il est connecté à la blogosphère américaine. Le terme « Lumières vertes » peut sembler faire référence à deux ouvrages publiés en 2021, qui sont cependant davantage inscrits dans le paysage intellectuel allemand (Andreas Weber, Invitation au vivant. Repenser les Lumières à l’âge de l’Anthropocène, Seuil, 2021 ; Corinne Pelluchon, Les Lumières à l’âge du vivant, Seuil, 2021). Les auteurs que je réunis sous ce terme pour analyser un mouvement intellectuel qui eut lieu en Californie au cours des cinquante dernières années n’ont à ma connaissance jamais fait l’objet d’une analyse comparable à celle que propose Arnaud Miranda. On peut cependant se référer au recueil de textes écoféministes publié en 2016 par Émilie Hache sous le titre Reclaim chez Cambourakis, et au livre de François Cusset, French Theory. Foucault, Derrida, Deleuze et Cie et les mutations de la vie intellectuelle aux Etats-Unis, La Découverte, 2005.

[2] Voir Donna Haraway, Primate Visions : Gender, Race, and Nature in the World of Modern Science, Routledge, 1989 ; Simians, Cyborgs and Women : The Reinvention of Nature, New York, 1991 ; When species meet, University of Minnesota Press, 2008 ; Staying with the Trouble: Making kin in the Chthulucene, Duke University Press, Experimental Future, 2016.

[3] Anna Lowenhaupt Tsing, In the Realm of the Diamond Queen: Marginality in an Out-of-the-way Place, Princeton University Press, 1993 ; Friction: An Ethnography of Global Connection Princeton University Press, 2005 ; The Mushroom at the End of the World: On the Possibility of Life in Capitalist Ruins, Princeton University Press, 2015.

[4] Anna Lowenhaupt Tsing, Nils Bubandt, Elaine Ganson, Heather Swanson (dir.), Arts of Living on a Damaged Planet: Ghosts and Monsters of the Anthropocene, University of

Frédéric Keck

Anthropologue, Directeur de recherche au CNRS

Notes

[1] Le terme « Dark Enlightenment » est forgé par Nick Land en 2012 sur son blog avant de donner lieu à la publication d’un livre chez Imperium Press en 2022. Nick Land enseigne dans une université anglaise mais il est connecté à la blogosphère américaine. Le terme « Lumières vertes » peut sembler faire référence à deux ouvrages publiés en 2021, qui sont cependant davantage inscrits dans le paysage intellectuel allemand (Andreas Weber, Invitation au vivant. Repenser les Lumières à l’âge de l’Anthropocène, Seuil, 2021 ; Corinne Pelluchon, Les Lumières à l’âge du vivant, Seuil, 2021). Les auteurs que je réunis sous ce terme pour analyser un mouvement intellectuel qui eut lieu en Californie au cours des cinquante dernières années n’ont à ma connaissance jamais fait l’objet d’une analyse comparable à celle que propose Arnaud Miranda. On peut cependant se référer au recueil de textes écoféministes publié en 2016 par Émilie Hache sous le titre Reclaim chez Cambourakis, et au livre de François Cusset, French Theory. Foucault, Derrida, Deleuze et Cie et les mutations de la vie intellectuelle aux Etats-Unis, La Découverte, 2005.

[2] Voir Donna Haraway, Primate Visions : Gender, Race, and Nature in the World of Modern Science, Routledge, 1989 ; Simians, Cyborgs and Women : The Reinvention of Nature, New York, 1991 ; When species meet, University of Minnesota Press, 2008 ; Staying with the Trouble: Making kin in the Chthulucene, Duke University Press, Experimental Future, 2016.

[3] Anna Lowenhaupt Tsing, In the Realm of the Diamond Queen: Marginality in an Out-of-the-way Place, Princeton University Press, 1993 ; Friction: An Ethnography of Global Connection Princeton University Press, 2005 ; The Mushroom at the End of the World: On the Possibility of Life in Capitalist Ruins, Princeton University Press, 2015.

[4] Anna Lowenhaupt Tsing, Nils Bubandt, Elaine Ganson, Heather Swanson (dir.), Arts of Living on a Damaged Planet: Ghosts and Monsters of the Anthropocene, University of