Hommage

« Les rapports spatiaux sont des rapports de force » : Yves Lacoste et la géopolitique

Géographe

Le nom du géographe Yves Lacoste, disparu le 20 juin à 97 ans, est associé à la géopolitique, discipline qui a en ce moment le vent en poupe, y compris au lycée avec la récente spécialité HGGSP. Pourtant, ce patronage est on ne peut plus éloigné du projet initial de celui qui fut un protagoniste du renouvellement de la géographie. Analyse du titre de son célèbre ouvrage de 1976 : La géographie ça sert, d’abord, à faire la guerre.

Au décès d’Yves Lacoste, le 20 juin dernier, de nombreux commentaires ont salué la disparition du créateur d’une « école française de géopolitique », présentée comme une source d’inspiration, alors que la géopolitique a de nouveau le vent en poupe.

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De nombreux « experts » en font leur domaine de compétences en une période où les conflits sont nombreux ; en 2019, elle connut le rare honneur d’apparaître comme une nouvelle « discipline » scolaire enseignée en lycée au sein d’une spécialité prisée des élèves (Histoire, Géographie, Géopolitique, Science Politique) ; un think tank en vogue, comme le Grand Continent, entend quant à lui la promouvoir, notamment via la revue du même nom, comme un savoir particulièrement adapté à la compréhension du Monde contemporain.

D’ailleurs, Le Grand Continent, au moment même du décès de Lacoste, hasard du calendrier, organisait à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, afin d’inaugurer l’Institut géopolitique d’études avancées créé par ce groupe à l’ENS, un important colloque : « Existe-t-il une géopolitique française ?», qui s’ouvrait par un témoignage écrit de celui qu’on dressait ainsi en père fondateur d’un nouveau corpus (pour ne pas écrire un canon). On peut voir dans cette séquence la mise en scène d’une sorte de passage de témoin.

Yves Lacoste fut une figure importante de la géographie des années 1960 à 1990. Protagoniste du renouvellement d’une discipline longtemps engoncée dans un académisme et un corporatisme étouffants, il a contribué à changer le regard qu’on pouvait porter sur elle. Ses textes furent lus et discutés, bien au-delà du cercle de celles et ceux qui partageaient ses idées. Sa grande force fut d’abord d’être un auteur iconoclaste au regard des traditions géographiques scolaires et universitaires de l’époque, mais – c’est un paradoxe – on ne peut pas pour autant en faire un innovateur de premier rang au plan théorique et épistémologique.

Yves Lacoste est même devenu à partir des années 1980 une « 


[1] Il est né à Fez au Maroc le 7 septembre 1927 et vécut, comme jeune enseignant en Algérie de 1952 à 1955, période lors de laquelle avec son épouse l’ethnologue Camille Lacoste-Desjardin, ils ressentirent violemment l’injustice de la situation. Il dut revenir en France en raison de sa proximité avec les militants indépendantistes. Il quitta le PCF en raison de sa position sur le dossier Algérien et du soutien des pleins pouvoirs à Guy Mollet.

[2] Notamment, Les pays sous-développés, collection Que sais-je, Paris, PUF, 1959.

[3] Avec une délégation de la « Commission internationale d’enquête sur les crimes de guerre américains au Vietnam ».

[4] Cela valut à Lacoste l’interdiction de séjour aux USA qui perdurera jusqu’à la fin de sa vie.

[5] Unité et diversité du Tiers-Monde, soutenue en 1979, publiée chez Maspero.

[6] Hérodote, n° 1, Éditions François Maspero.

[7] Cet entretien est passionnant, voir « Questions à Michel Foucault sur la géographie » dans Michel Foucault, Dits et écrits, vol. 2, collection Quarto Gallimard, 2001.

[8] Yves Lacoste, « Pourquoi Hérodote ? Crise de la géographie, géographie de la crise », Hérodote, n°1, Paris, Maspero, 1976. Dans ce long article, agrémenté des remarques faites par les lecteurs du « groupe de discussion » de la revue, Lacoste rassemble les idées-forces et les formules qui seront au cœur du livre ultérieur. On y trouve notamment l’affirmation : « La géographie sert d’abord à faire la guerre et à organiser les territoires pour mieux contrôler les hommes sur lesquels l’appareil d’État exerce son autorité ».

[9] Yves Lacoste, La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre, réédition, collection Poche/Essais, La découverte, 2014.

[10] Yves Lacoste, « Éditorial », Hérodote, n°28, 1983, p.3-6

[11] Notamment son livre d’entretiens avec Pascal Lorot : Yves Lacoste. La géopolitique et la géographie, Choiseul Éditions, 2010.

[12] C’est le fond de la critique menée par Roger Brunet, Jacques Lévy ou Claude Raffestin, dont le livre

Michel Lussault

Géographe, Professeur à l’Université de Lyon (École Normale Supérieure de Lyon) et directeur de l’École urbaine de Lyon

Notes

[1] Il est né à Fez au Maroc le 7 septembre 1927 et vécut, comme jeune enseignant en Algérie de 1952 à 1955, période lors de laquelle avec son épouse l’ethnologue Camille Lacoste-Desjardin, ils ressentirent violemment l’injustice de la situation. Il dut revenir en France en raison de sa proximité avec les militants indépendantistes. Il quitta le PCF en raison de sa position sur le dossier Algérien et du soutien des pleins pouvoirs à Guy Mollet.

[2] Notamment, Les pays sous-développés, collection Que sais-je, Paris, PUF, 1959.

[3] Avec une délégation de la « Commission internationale d’enquête sur les crimes de guerre américains au Vietnam ».

[4] Cela valut à Lacoste l’interdiction de séjour aux USA qui perdurera jusqu’à la fin de sa vie.

[5] Unité et diversité du Tiers-Monde, soutenue en 1979, publiée chez Maspero.

[6] Hérodote, n° 1, Éditions François Maspero.

[7] Cet entretien est passionnant, voir « Questions à Michel Foucault sur la géographie » dans Michel Foucault, Dits et écrits, vol. 2, collection Quarto Gallimard, 2001.

[8] Yves Lacoste, « Pourquoi Hérodote ? Crise de la géographie, géographie de la crise », Hérodote, n°1, Paris, Maspero, 1976. Dans ce long article, agrémenté des remarques faites par les lecteurs du « groupe de discussion » de la revue, Lacoste rassemble les idées-forces et les formules qui seront au cœur du livre ultérieur. On y trouve notamment l’affirmation : « La géographie sert d’abord à faire la guerre et à organiser les territoires pour mieux contrôler les hommes sur lesquels l’appareil d’État exerce son autorité ».

[9] Yves Lacoste, La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre, réédition, collection Poche/Essais, La découverte, 2014.

[10] Yves Lacoste, « Éditorial », Hérodote, n°28, 1983, p.3-6

[11] Notamment son livre d’entretiens avec Pascal Lorot : Yves Lacoste. La géopolitique et la géographie, Choiseul Éditions, 2010.

[12] C’est le fond de la critique menée par Roger Brunet, Jacques Lévy ou Claude Raffestin, dont le livre