Culture

L’IA et l’évidement de la musique

Chercheuse en sciences de l'information et de la communication

Deezer l’a annoncé : près de la moitié des musiques téléchargées chaque jour sur la plateforme sont générées par IA. Le chiffre a fait l’effet d’une alerte. Mais ce n’est pas là une invasion soudaine : depuis plus de dix ans, quand les plateformes de streaming ont silencieusement redéfini à quoi devait servir la musique, cette conclusion était écrite.

Le 20 avril 2026, Deezer a rendu public un chiffre : 75 000 titres générés par IA déferlent chaque jour sur la plateforme, soit 44 % des contenus téléchargés quotidiennement.

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Ce chiffre est inquiétant. Mais derrière l’inquiétude se cache une forme d’aveuglement collectif. Parce qu’il n’est pas un avertissement sur l’avenir, c’est un diagnostic sur le passé, et il arrive tard. La musique générée par IA n’est pas une force étrangère qui aurait pris d’assaut le monde musical depuis l’extérieur. C’est un système qui tourne depuis plus de dix ans et qui a enfin trouvé son outil le plus parfait.

Pour comprendre les 44 % de Deezer, il faut remonter à une transformation antérieure. Le moment où les plateformes de streaming ont redéfini, sans conférence de presse ni communiqué, une question fondamentale : à quoi sert la musique ? Cette transformation n’a pas de nom technique. Elle s’appelle la playlist.

Quand la musique est devenue une infrastructure émotionnelle

En 2008, Spotify fait son entrée en Europe. La logique de positionnement de son fondateur Daniel Ek est simple et directe : créer une bibliothèque musicale légale capable de surpasser le piratage[1]. Le cœur de la plateforme, c’est la barre de recherche. Les utilisateurs savent ce qu’ils cherchent, la musique est une destination.

Ce modèle prend fin silencieusement aux alentours de 2012. Cette année-là, Spotify mène une étude interne sur ses utilisateurs et découvre un profil jusque-là négligé : ceux qui ne viennent pas « chercher de la musique », mais veulent simplement un son pour accompagner leur quotidien. Liz Pelly les appelle les « lean-back listeners ». La plateforme se repositionne alors sous le slogan « music for every moment[2] », rachète en 2013 Tunigo, une société spécialisée dans la création de playlists émotionnelles, et constitue sa première équipe éditoriale interne. Deep Focus, Sleep, Chill, Workout… Ces noms paraissent anodins, mais ils marquent une transformation fondamentale. La musique


[1] Roy Trakin, « What Hath Spotify Wrought? Music for Rent — and There’s No Going Back », Rolling Stone, 1er octobre 2025.

[2] Liz Pelly, Mood Machine. The Rise of Spotify and the Costs of the Perfect Playlist, One Signal Publishers, 2025.

[3] Liz Pelly, « The Ghosts in the Machine », Harper’s Magazine, décembre 2023.

[4] Roland Barthes, Le Grain de la voix, Musique en jeu, n° 9, novembre 1972, repris dans L’Obvie et l’Obtus. Essais critiques III, Seuil, 1982.

[5] Yuhan Zhou, « Capturer la créativité dans les intelligences artificielles génératives musicales : vers une accumulation fermée de la valeur », article soumis à évaluation, à paraître.

[6] Liz Pelly, Mood Machine.

[7] Byung-Chul Han, L’Expulsion de l’Autre, traduit de l’allemand par Frédéric Joly, Actes Sud, 2016, chapitre « L’écoute ».

Yuhan Zhou

Chercheuse en sciences de l'information et de la communication, Doctorante au CEMTI (Paris 8)

Mots-clés

IA

Notes

[1] Roy Trakin, « What Hath Spotify Wrought? Music for Rent — and There’s No Going Back », Rolling Stone, 1er octobre 2025.

[2] Liz Pelly, Mood Machine. The Rise of Spotify and the Costs of the Perfect Playlist, One Signal Publishers, 2025.

[3] Liz Pelly, « The Ghosts in the Machine », Harper’s Magazine, décembre 2023.

[4] Roland Barthes, Le Grain de la voix, Musique en jeu, n° 9, novembre 1972, repris dans L’Obvie et l’Obtus. Essais critiques III, Seuil, 1982.

[5] Yuhan Zhou, « Capturer la créativité dans les intelligences artificielles génératives musicales : vers une accumulation fermée de la valeur », article soumis à évaluation, à paraître.

[6] Liz Pelly, Mood Machine.

[7] Byung-Chul Han, L’Expulsion de l’Autre, traduit de l’allemand par Frédéric Joly, Actes Sud, 2016, chapitre « L’écoute ».