Économie

Au-delà du productivisme ? Une relecture de la crise agricole

Économiste

La crise agricole ouverte en 2024 ne signe pas la fin du modèle productiviste construit après-guerre : elle en révèle les tensions. Pris entre libéralisation des marchés et exigences environnementales, ce modèle ne fait plus consensus chez ceux-là mêmes qui l’incarnent. Une enquête dans le Nord de la France montre que les agriculteurs ne lisent pas la crise de la même manière – et que la vraie question, celle que la loi Duplomb et la loi d’urgence agricole évitent, reste entière : quelle agriculture construire ?

Depuis 2024, la France, comme plusieurs autres pays européens, connaît une grave crise agricole. Derrière la colère agricole, en apparence unifiée, se cachent pourtant des revendications et des priorités parfois très différentes. Si le débat public s’est largement focalisé sur les normes environnementales, l’ampleur du mouvement révèle en réalité une crise plus profonde.

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Celle-ci ne traduit pas tant la disparition du modèle agricole construit après-guerre que les tensions croissantes qui le traversent aujourd’hui. Le référentiel productiviste continue en effet de structurer largement l’agriculture française, mais il fait désormais l’objet d’interprétations, d’appropriations et de contestations diverses. Comment les agriculteurs eux-mêmes lisent-ils cette crise ? C’est ce que nous proposons d’éclairer.

Un modèle agricole construit autour de l’injonction à la productivité

Pour comprendre la crise actuelle, il faut d’abord revenir sur la manière dont s’est construite l’agriculture française d’après-guerre[1] et sur le projet politique, économique et institutionnel qui l’a portée.

Au lendemain de la deuxième guerre mondiale, l’agriculture française est caractérisée par une multitude de petites exploitations familiales, une diversité de systèmes de production et des rendements faibles, notamment du fait d’une forte vulnérabilité vis-à-vis des aléas naturels. Produire davantage devient alors une priorité nationale. À partir des années 1960, l’État, la Politique Agricole Commune et la profession vont organiser une transformation profonde du secteur – la modernisation de l’agriculture française – autour de l’objectif d’accroissement de la production et de la productivité. Les exploitations agricoles françaises s’agrandissent, se spécialisent, s’équipent et recourent aux innovations et produits de l’agrofourniture. Ces évolutions permettent très vite une augmentation spectaculaire des rendements agricoles et font de l’agriculture un secteur intégré à l’économie nat


[1] Voir notamment Robert Boyer, Thierry Pouch, et Marine Raffray, « De quoi la crise agricole est-elle le nom ? », L’Homme et la Société, n° 221, 2024 ; Gilles Allaire, « Le modèle de développement agricole des années 1960 », Économie rurale, n° 184-186, 1988 ; Gilles Allaire et Robert Boyer, La grande transformation de l’agriculture : lectures conventionnalistes et régulationnistes, Economica-INRA, 1995.

[2] Amédée Mollard, « L’agriculture entre régulation globale et sectorielle », in Théorie de la régulation : l’état des savoirs, (dir. Robert Boyer et Yves Saillard), La Découverte, 1995.

[3] Pouch (2023) parle ainsi de l’absorption de l’agriculture dans et par le capitalisme. Thierry Pouch, Essai sur l’histoire des rapports entre l’agriculture et le capitalisme, Classiques Garnier, 2023.

[4] Claire Lamine et Yuna Chiffoleau, « Reconnecter agriculture et alimentation dans les territoires : Dynamiques et défis », Pour, n° 232, vol. 4, 2016.

[5] Claire Lamine, « Changer de système : une analyse des transitions vers l’agriculture biologique à l’échelle des systèmes agri-alimentaires territoriaux », Terrains & Travaux, n° 20, vol. 1, 2012 ; Ornella Boutry, « Pour une meilleure compréhension des freins aux modifications de pratiques des agriculteurs : application au cas des irrigants de Charente-Maritime », in Environnement, politiques publiques et pratiques locales (dir. Philippe Beringuier, Frédérique Blot, Bertrand Desailly et Mehdi Saqalli), , L’Harmattan, 2015.

[6] Voir Luc Boltanski et Laurent Thévenot, De la justification. Les Économies de grandeurs, Gallimard, 1991 ; Claudette Lafaye et Laurent Thevenot, « Une justification écologique ? Conflits dans l’aménagement de la nature », Revue française de sociologie, vol. 34, 1993.

[7] Le terme « exploitation familiale » n’est pas toujours investi des mêmes significations. Pour certains agriculteurs, il devient le support d’une critique des évolutions les plus récentes du modèle agricole, marquées par la libéralisati

Ornella Boutry

Économiste , Maître de conférences à l'Université de Lille et chercheure au Clersé (UMR 8019)

Notes

[1] Voir notamment Robert Boyer, Thierry Pouch, et Marine Raffray, « De quoi la crise agricole est-elle le nom ? », L’Homme et la Société, n° 221, 2024 ; Gilles Allaire, « Le modèle de développement agricole des années 1960 », Économie rurale, n° 184-186, 1988 ; Gilles Allaire et Robert Boyer, La grande transformation de l’agriculture : lectures conventionnalistes et régulationnistes, Economica-INRA, 1995.

[2] Amédée Mollard, « L’agriculture entre régulation globale et sectorielle », in Théorie de la régulation : l’état des savoirs, (dir. Robert Boyer et Yves Saillard), La Découverte, 1995.

[3] Pouch (2023) parle ainsi de l’absorption de l’agriculture dans et par le capitalisme. Thierry Pouch, Essai sur l’histoire des rapports entre l’agriculture et le capitalisme, Classiques Garnier, 2023.

[4] Claire Lamine et Yuna Chiffoleau, « Reconnecter agriculture et alimentation dans les territoires : Dynamiques et défis », Pour, n° 232, vol. 4, 2016.

[5] Claire Lamine, « Changer de système : une analyse des transitions vers l’agriculture biologique à l’échelle des systèmes agri-alimentaires territoriaux », Terrains & Travaux, n° 20, vol. 1, 2012 ; Ornella Boutry, « Pour une meilleure compréhension des freins aux modifications de pratiques des agriculteurs : application au cas des irrigants de Charente-Maritime », in Environnement, politiques publiques et pratiques locales (dir. Philippe Beringuier, Frédérique Blot, Bertrand Desailly et Mehdi Saqalli), , L’Harmattan, 2015.

[6] Voir Luc Boltanski et Laurent Thévenot, De la justification. Les Économies de grandeurs, Gallimard, 1991 ; Claudette Lafaye et Laurent Thevenot, « Une justification écologique ? Conflits dans l’aménagement de la nature », Revue française de sociologie, vol. 34, 1993.

[7] Le terme « exploitation familiale » n’est pas toujours investi des mêmes significations. Pour certains agriculteurs, il devient le support d’une critique des évolutions les plus récentes du modèle agricole, marquées par la libéralisati