Lire le siècle
Il était une fois un monde aujourd’hui peuplé de 1,3 milliard d’âmes ; un monde courant de l’Extrême-Orient russe et de l’Hindou Kouch à l’Est, aux pointes d’Ouessant et de Saint-Jacques à l’ouest ; un monde courant des soleils froids de Finlande et du Spitzberg au Nord, aux déserts de Maurétanie et du Yémen au sud ; un monde qui existe si peu qu’il n’a pas de nom ; un monde, enfin, qui traversa entre 1905 et 1962 une séquence de conflagrations guerrière d’une intensité inouïe.

Les sociétés qui le composent, ayant connu une inégale révolution mêlant explosion démographique, conquête industrielle et bouleversement technique, plongèrent dans une série de conflits guerriers d’une immense létalité, d’autant plus éprouvante qu’elle frappait les jeunes êtres masculins qui portaient le futur de ces sociétés et qu’avec eux, c’est donc leur futur qui expirait sur les champs de bataille.
Pour survivre à pareilles béances, ces sociétés durent s’inventer un futur. S’il y avait autant d’avenirs que de sociétés, tous partageaient une même structure, faite de trois promesses : une promesse d’abondance (chacun vivrait une vie plus facile, débarrassée des craintes du lendemain), une promesse de concorde (bienveillance et fraternité domineraient les jeux du social) et une promesse d’émancipation (ni les enfants ni les anciens ne seraient plus contraints au travail ; chacun serait libéré de l’aliénation). À partir des années 1970, cependant, ces promesses ont connu un lent processus de péremption, de glaciation, que le livre ici présenté[1] raconte pour terminer, en en cherchant des marqueurs dans l’économique, les révoltes juvéniles, les politiques morales et sécuritaires étatiques, les mondes ruraux, le travail, les psychotropes.
De la guerre à l’avenir
Le fait est bien connu : les guerres qui éclatent à partir de 1905 sur cette terre sans nom sont le fait de sociétés qui ont connu entre 100 et 150 années de révolution démographique, industrielle, technique et culturelle,
