Numérique

D’Aššur à WhatsApp : brève histoire de la téléprésence

Historien et sociologue

Fin de la conversation, épidémie de solitude, désocialisation : la critique du numérique se focalise sur la perte du contact véritable. Elle oublie que l’art de la présence à distance n’a pas commencé avec le smartphone. Des tablettes des marchands d’Aššur aux lettres de Sévigné, les humains se sont rendus « téléprésents », se sont aimés, plaint, consolés de loin. Une histoire longue qui invite à déplacer la critique.

Portée par l’essor des réseaux sociaux et du smartphone, la critique du numérique n’a cessé d’enfler dans les vingt dernières années. Beaucoup de ces critiques visent ou croient viser une forme de désocialisation : communiquant désormais essentiellement à distance, les humains perdraient le sens du contact véritable, la conversation[1] disparaîtrait, le narcissisme[2] et la solitude, à propos desquels on parle d’épidémie, ne cesseraient de croître… Et le coupable majeur de la désocialisation serait ces technologies qui autorisent la « téléprésence », pour utiliser le mot forgé par Marvin Minsky au MIT en 1980.

publicité

En se focalisant sur des effets sociaux essentiellement négatifs, en dévalorisant la technologie, ces critiques ignorent d’anciennes pratiques pour surmonter l’éloignement, un art pratiqué et théorisé longtemps avant le numérique, un art qui remonte au téléphone, au télégraphe, et dans la longue durée, à la correspondance, la circulation des messagers, immense histoire qui s’est terminée, pourrait-on croire, avec le numérique. Pour comprendre le présent, il faut se pencher, englober le court chapitre de la communication numérique dans la longue durée de cet art de communiquer : la présence à distance.

Technophiles contre technophobes

Mais avant d’entrer dans l’histoire, situons mieux la critique radicale du numérique. Elle s’inscrit dans une tradition où les inventions de grandes machines à communiquer déclenchent chaque fois un débat polarisé entre les angoissés, les « apocalyptiques » et les « intégrés », pour reprendre les termes d’un livre classique de Umberto Eco[3]. Les apocalyptiques, sans être nécessairement des conservateurs politiques, cèdent à un sentiment de panique devant une machine dont ils ne voient que les effets négatifs. Les intégrés héritent de la tradition optimiste des Lumières quant au progrès de l’humanité. La première machine qui donna un tel vertige est le télégraphe électrique de Morse (1844). À ses débuts, les prophéties o


[1] Sherry Turkle, Reclaiming Conversation: The Power of Talk in a Digital Age, Penguin, 2015 ; David Le breton, La Fin de la conversation ? La parole dans une société spectrale, Métaillé, 2024.

[2] Sherry Turkle, Reclaiming Conversation: The Power of Talk in a Digital Age, Penguin, 2015 ; David Le breton, La Fin de la conversation ? La parole dans une société spectrale, Métaillé, 2024. — Elsa Godart, Je selfie donc je suis. Les métamorphoses du moi à l’ère du virtuel, Albin Michel, 2016. Vincent Cocquebert, Uniques au monde. De l’invention de soi à la disparition de l’autre, Arkhê, 2023, suggère que nous sommes entrés dans l’ère de « l’égoscene ».

[3] Apocalittici e integrati: comunicazioni di massa e teorie della cultura di massa, Milano, Bompiani, 1964. Il évoquait alors les mass-médias, mais son schème les débordent en amont et en aval du moment historique qu’il considère.

[4] Cité par Jeffrey Sconce, Haunted Media. Electronic Presence from Telegraphy to Television. Durham, Duke University Press, 2000, p. 22.

[5] Cité par Daniel Czitrom, Media and the American Mind, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 1982, p. 19.

[6] Michelet, cité par le Tlfi. S’ouvre alors un courant intellectuel qui mène au livre de Harmunt Rosa, Accélération, une critique sociale du temps, La Découverte, 2013.

[7] Michael Schudson, « The ideal of conversation in the study of mass media », Communication Research, nº 3, vol. 5, 1978.

[8] The Death of Distance. How the Communications Revolution Will Change Our Lives, Londres, Orion Business Books, 1997 (éd. mise à jour 2001 : The Death of Distance 2.0).

[9] Par ex. Benoît Melançon (dir.), Penser par lettre. Actes du colloque d’Azay-le-Ferron, Montréal, Fides, 1998.

[10] Par ex. Roger Chartier (dir.), La correspondance. Les usages de la lettre au XIXe siècle, Fayard, 1991.

[11] Par ex. Jeffrey Boase, The Digital Bind. Constant Connectivity and the Reconfiguring of Family, Work, and Friendship, New York, NY, Oxford University Press,

Jérôme Bourdon

Historien et sociologue, professeur au département de communications de l’Université de Tel Aviv

Notes

[1] Sherry Turkle, Reclaiming Conversation: The Power of Talk in a Digital Age, Penguin, 2015 ; David Le breton, La Fin de la conversation ? La parole dans une société spectrale, Métaillé, 2024.

[2] Sherry Turkle, Reclaiming Conversation: The Power of Talk in a Digital Age, Penguin, 2015 ; David Le breton, La Fin de la conversation ? La parole dans une société spectrale, Métaillé, 2024. — Elsa Godart, Je selfie donc je suis. Les métamorphoses du moi à l’ère du virtuel, Albin Michel, 2016. Vincent Cocquebert, Uniques au monde. De l’invention de soi à la disparition de l’autre, Arkhê, 2023, suggère que nous sommes entrés dans l’ère de « l’égoscene ».

[3] Apocalittici e integrati: comunicazioni di massa e teorie della cultura di massa, Milano, Bompiani, 1964. Il évoquait alors les mass-médias, mais son schème les débordent en amont et en aval du moment historique qu’il considère.

[4] Cité par Jeffrey Sconce, Haunted Media. Electronic Presence from Telegraphy to Television. Durham, Duke University Press, 2000, p. 22.

[5] Cité par Daniel Czitrom, Media and the American Mind, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 1982, p. 19.

[6] Michelet, cité par le Tlfi. S’ouvre alors un courant intellectuel qui mène au livre de Harmunt Rosa, Accélération, une critique sociale du temps, La Découverte, 2013.

[7] Michael Schudson, « The ideal of conversation in the study of mass media », Communication Research, nº 3, vol. 5, 1978.

[8] The Death of Distance. How the Communications Revolution Will Change Our Lives, Londres, Orion Business Books, 1997 (éd. mise à jour 2001 : The Death of Distance 2.0).

[9] Par ex. Benoît Melançon (dir.), Penser par lettre. Actes du colloque d’Azay-le-Ferron, Montréal, Fides, 1998.

[10] Par ex. Roger Chartier (dir.), La correspondance. Les usages de la lettre au XIXe siècle, Fayard, 1991.

[11] Par ex. Jeffrey Boase, The Digital Bind. Constant Connectivity and the Reconfiguring of Family, Work, and Friendship, New York, NY, Oxford University Press,