Rediffusion

« Écrire fonde un nouveau royaume… » – sur L’Homme aux trois lettres de Pascal Quignard

Critique littéraire

Onzième volume du « Dernier royaume », L’Homme aux trois lettres parle de littérature, épelle, décortique la notion, cherche d’où elle vient, de quoi elle se compose, où elle mène et entraîne. Non pas cette littérature enfermée dans les histoires et les généalogies, les écoles, les tendances et les genres, mais celle qui s’écrit à vif, sur le motif en quelque sorte, par fragments, essais et digressions. « La littérature, est-il affirmé, fonctionne par ricochet dans les âges. » Mais avant tout, selon Quignard, l’écrivain ne peut rester sourd aux autres voix. Une disponibilité sans limite, et même une « oisiveté étrange », sont requises. Rediffusion du 11 septembre 2020.

Le lecteur de Pascal Quignard, et notamment de son vaste ensemble commencé en 2002, intitulé Dernier royaume, est soumis, invité à partager une étrange expérience. Et cela presque à chaque page, à chacun des courts chapitres thématiques qui compose les onze volumes (désormais) de cette fresque. Une désorientation, ou une initiation – les deux en réalité – mais toujours à frais nouveaux, hors de toute règle établie, selon une ligne qui se dessine à mesure.

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Ici, le présent importe infiniment moins que les méandres et les strates du passé, dûment nommés le jadis, source immense, réelle et/ou rêvée, à laquelle l’écrivain ne cesse de puiser et de s’abreuver, comme à l’« insaisissable antériorité dont chacun, à chaque naissance, émerge ». C’est d’ailleurs ce brouillage, cette superposition des points cardinaux temporels et spatiaux qui fait le charme et l’incalculable intérêt de cette œuvre, désormais fort abondante dans tous les genres et directions. Dernier royaume en étant comme la dernière extension, l’éventuelle synthèse (si ce mot a, ici, un sens), déployée en multiples ramifications.

Peu d’auteurs contemporains – à mon avis aucun – peuvent revendiquer de produire un semblable effet, à la fois sur le moment et dans la durée, livre après livre, selon un plan qui se dessine à mesure. Tel volume n’est pas écrit et publié pour résoudre les questions posées par le précédent. Bien au contraire, ces questions, l’écrivain les prolonge, les amplifie, les complique, les entrelace, leur donne de nouvelles lumières, et aussi pas mal d’ombres, découvrant des angles encore inexplorés. Même si un centre, un but, une visée existent bien, mais sans définition stable ou formulable.

Et d’ailleurs, Quignard ne cherche pas à s’établir là, à l’abri de ce centre, avec ses pensées familières, ses lectures favorites. Son souci est ailleurs, toujours ailleurs. Au-dessus, ou obstinément à côté. Plus loin. On peut l’imaginer en état de rêverie permanente, non pas une rêverie laissée, abandonnée à elle-même, mais obstinément menée avec toute la force d’une poussée intérieure. On observe Pascal Quignard, on tente de le suivre, à la fois courant allègrement dans de vertes prairies intérieures et rongeant sombrement son frein – celui qui l’attache au langage, aux mots, aux premiers mots écrits ou prononcés, imprimés ou inscrits sur la pierre, dans le sable, dans le temps. « Mon royaume qui n’est pas dans mon âme est peut-être dans le temps », écrit-il avec cet art de la formule brève, de l’apophtegme à l’antique.

Car le jadis (toujours substantivé), est bien le sésame, la clef de tous les mystères. Mais, hélas, elle ne correspond à aucune serrure, n’ouvre aucune porte ! D’où l’interminable prolongement de la réflexion, l’absence de repos de la pensée, l’alerte permanente, la disponibilité de l’esprit à toutes les hypothèses. Au début de son exercice, le lecteur s’embarque sur un navire sans âge qui en impose, toutes voiles dehors… En réalité, on ignore tout de sa stabilité et de sa fiabilité. Sait-il seulement s’orienter ? Que vaut sa boussole ? Mais c’est l’aventure, et elle seule, qui importe, la navigation plus que la conquête d’un nouveau territoire où planter son drapeau et s’établir.

Justement, le présent volume, le onzième donc, de Dernier royaume, qui s’intitule L’Homme aux trois lettres, parle de littérature, épelle, décortique la notion, cherche d’où elle vient, de quoi elle se compose, où elle mène et entraîne. Non pas cette littérature enfermée dans les histoires et les généalogies, les écoles, les tendances et les genres, mais celle qui s’écrit à vif, sur le motif en quelque sorte, par fragments, essais et digressions. « La littérature, est-il affirmé, fonctionne par ricochet dans les âges. » Mais avant tout, selon Quignard, l’écrivain ne peut rester sourd aux autres voix. Une disponibilité sans limite, et même une « oisiveté étrange », sont requises.

« J’ai vu des hommes qui prétendaient s’être fait un nom. Mais qu’est-ce qu’un nom dans le réel ? Qu’est-ce que le petit mot ego au début de la phrase ? Tellement moins qu’un oiseau qui chante. »

On est à l’opposé du romantique qui exploite sans fin les données et les variations de son moi, qui confond ce qu’il écrit avec sa propre personne. Dès lors, une évidence doit être soulignée, trop souvent tue ou négligée : l’homme de lettres, l’homme pris dans les lettres et les mots, les phrases, n’écrit pas seulement, il n’écrit pas d’abord, en premier. Son acte n’est pas inaugural. Le geste antérieur, premier et fondateur, c’est celui de lire, qui est tout sauf une activité passive, de simple absorption, d’émotion naïve ou de documentation, etc.

Tout s’enchaîne, se compénètre : « Je lis dans le silence. Et écrire, c’est continuer de lire dans le silence. » Ou bien : « Étudier, c’est lire en écrivant. » Les premières lignes du volume expriment cela admirablement, sous la forme d’une confession, mais qui irait au-delà de cette première personne qui prétend toujours mener le bal. Sur ce point, impossible de se tromper, de favoriser l’orgueil de soi… « J’ai vu des hommes qui prétendaient s’être fait un nom. Mais qu’est-ce qu’un nom dans le réel ? Qu’est-ce que le petit mot ego au début de la phrase ? Tellement moins qu’un oiseau qui chante. »

Je reviens à l’incipit du livre. Nous sommes bien loin de l’éloge convenu, intéressé et bien-pensant de la lecture, rédigé par quelque fonctionnaire ou administrateur culturel… Premières lignes : « J’aime les livres. J’aime leur monde. J’aime être dans la nuée que chacun d’eux forme, qui s’élève, qui s’étire. J’aime à en poursuivre la lecture. J’éprouve de l’excitation à en retrouver le poids léger et le volume dans l’intérieur de la paume. J’aime vieillir dans leur silence, dans la longue phrase qui passe sous les yeux. C’est une rive bouleversante, à l’écart du monde, qui donne sur le monde, mais qui n’y intervient en aucune façon. »

Je ne peux m’empêcher de rapprocher ce passage (et d’autres) de l’un des premiers livres de Quignard, inaugural (lui) de l’œuvre entier, Le Lecteur (Gallimard, 1976). Dramatiquement, ce récit mettait déjà sombrement en scène l’acteur immobile et anonyme dont seuls bougent les yeux et la main qui tourne les pages. Maurice Blanchot, alors, n’est pas loin, mais plus comme nœud de contradictions que comme maître à penser. Il n’empêche : l’acte minimal de lire « tient en haleine, noue la gorge, fait battre excessivement le cœur, pâlit ou enfièvre la face. » Par cet acte, « le lecteur est laissé pour seul, et dépourvu de soi ». Par lui, il « accède à telle ou telle et si singulière autre vie qui le fait autre, qui l’altère, qui sans retour le détruit ».

Dans L’Homme aux trois lettres, Quignard reprend encore et encore cette thématique de la dépossession et de l’absence, à la lumière d’une comparaison audacieuse (il y en a bien d’autres…), que l’on peut d’ailleurs discuter ou nuancer… « L’anéantissement de l’identité lors de la pratique sexuelle est extrêmement proche de la perte de la conscience lors de la lecture. »

Difficile, impossible même, de résumer ou de synthétiser la démarche de Pascal Quignard. Elle est à la fois savante, librement érudite, analytique, archéologique, et personnelle, intime, autobiographique, poétique enfin. Avec, comme principe général – énoncé récemment dans un essai, La vie n’est pas une biographie (Galilée, 2019) –, que « plusieurs vies, aussi vivantes les unes que les autres, s’essaient en nous ».

« La littérature est la vraie vie qui raconte et rassemble la vie disloquée, bloquée, désordonnée, violée, gémissante. »

Dans ce volume de Dernier royaume, on constate une sorte de dépouillement, de retour, malgré de nombreux détours, à l’idée, à l’image de l’origine. Une origine multiple, à la fois personnelle (des allusions précises à l’enfance, aux troubles dépressifs traversés et surmontés dans l’âge adulte) et mythologique, associée aux cultures et figures latines, grecques ou asiatiques, repoussant, déclarant impossible toute fixité ou fixation de la vérité. Notamment en matière de religion, de croyance et de foi, « ce que les hommes appellent “Dieu” dans les religions dites “à livre” ».

Sur ce plan, la séparation est radicale, à l’image de la lettre « y », comme au « carrefour de deux chemins », en simplifiant les directions, mais pour mieux les souligner : « D’un côté la foi publique, l’ambition sociale, citoyenne, religieuse, fortunée, glorieuse, de l’autre côté la vertu interne, la menace mortelle, individuelle, dense, sèche, ascétique, brûlante. » On pourrait reprendre et détailler le contenu de chacun de ces adjectifs…

La littérature, de nouveau, est, sinon la solution, du moins la référence obligée, le but, le seul monde vivable. La littérature prise toujours dans sa plus large, diverse et profonde acception : « La littérature est la vraie vie qui raconte et rassemble la vie disloquée, bloquée, désordonnée, violée, gémissante. » Pas d’écritures sacrées donc, ou divinisées, sinon mélangées aux autres livres d’une bibliothèque infinie, toujours vivante.

Avec cette volonté, ce désir impérieux de revenir toujours au commencement, de partir, ou repartir, de là, de ce « temps avant le temps qui dure – le temps qui précède le monde manifeste, lucide, extérieur, perceptible, social, bruyant, pressant, hurlant. » L’oral et l’écrit sont-ils des étapes, des modes distincts d’expression ? « La langue parlée est définitoire de l’humanité. Pas l’écriture. » On pourrait s’appuyer sur cette affirmation, sur cette limite, y prendre un instant repos. Non, il faut aussitôt relancer la machine intérieure, au nom d’un mouvement de balancier qui ne cesse jamais…

Pascal Quignard se retrouve donc à nouveau à ce « carrefour de deux chemins ». Une expression décisive et définitive de cette contradiction, ou alternative, est-elle formulable ? Non, sans doute. Ou celle-ci, peut-être, comme tentative, toute provisoire, de conclure.

« D’un côté l’argumentable, de l’autre l’intraitable.

D’un côté le discours, la ligne droite, les plaisirs de l’identité, la tiédeur du foyer, les étapes régulières, la fortune, de l’autre le roman, le coup de foudre, le caprice bouleversant, la densité, l’éclair, la saute, l’incandescence, l’amour. »

Oui, le dernier mot, même s’il est sur le bout de la langue, est loin d’être dit, écrit…

Pascal Quignard, L’Homme aux trois lettres, onzième volume de Dernier royaume, Grasset, septembre 2020, 192 pages.

Cet article a été publié pour la première fois le 11 septembre 2020 dans le quotidien AOC.


Patrick Kéchichian

Critique littéraire, Écrivain

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