Littérature

Refaire le match – sur Ladies Football Club de Stefano Massini

socio-démographe

Dans le croisement des sorties littéraires et des calendriers sportifs, il y a des enchevêtrements qui tombent à pic. Le nouveau roman de Stefano Massini – auteur des Frères Lehman – peut faire office de coup d’envoi du championnat d’Europe de foot, débuté vendredi dernier. Ladies Football Club est un récit haletant, tribut au football féministe qui place en avant-centre la classe ouvrière des travailleuses. En attendant l’Euro féminin de 2022.

En 2017, la télévision publique retransmettait pour la première fois l’Euro de Football féminin, propulsant ce sport et ses joueuses sur le devant de la scène médiatique. La coupe du monde qui a suivi a confirmé l’engouement et on croise depuis dans les rues des maillots floqués des noms et des numéros des joueuses stars (Rapinoe, Henry, Renard).

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Mieux, le foot féminin apparait depuis lors comme celui qui reste fidèle à l’esprit et à la pratique de ce sport, contrairement aux dérives marchandes du foot-spectacle masculin. À ce surgissement des femmes comme footballeuses puissantes, performantes et héroïques, Stefano Massini offre dans son dernier opus une joyeuse mythologie féministe, campée dans la lutte des classes. Empathique et épique mise en récit dont on imagine avec gourmandise une future mise en scène.

L’épopée se déroule exactement 100 ans plus tôt : 1917, en Angleterre, le premier conflit mondial s’achemine enfin vers l’armistice. Tous les hommes valides sont à la guerre, les usines d’armement tournent à plein. La part masculine de la classe ouvrière étant en train de se faire décimer sur le continent, ce sont les femmes qui font tourner le pays.

Ladies Football Club est un poème épique et haletant, une proposition réjouissante de faire place au football dans l’histoire des femmes et de faire place aux femmes dans l’histoire du football ; question de point de vue laissée joliment ouverte par ces 180 pages à lire en 90 minutes de temps réglementaire, 95 tout au plus en comptant les arrêts de jeux.

L’épopée hypothétique des premières footballeuses qui se sont faufilées dans la brèche temporairement ouverte par l’absence des hommes réquisitionnés sur le front : on connait l’histoire dans l’Histoire de ces figures féminines de la première bataille des femmes dans leur lutte pour l’égalité tout au long du XIXe et XXe siècle européen. Ces sportives prennent place à côté des premières médecins, journalistes, avocates, universitaires mais aussi factrices, colleuses d’affiches et plus généralement ouvrières, qui ont investi les sphères professionnelles jusque-là réservées aux hommes et plus fondamentalement, ont élargi l’emprise des femmes dans l’espace et la parole publiques.

Dans Femmes en métiers d’hommes. Cartes postales 1890-1930, Juliette Rennes a fait l’historiographie de l’incursion des femmes dans ces métiers bastions de la virilité masculine. Le sport est l’un des lieux de cette autre bataille. Et en Angleterre, le football en particulier : entre 1915 et 1918, plusieurs dizaines d’équipes féminines vont voir le jour et s’approprier cet espace jusqu’alors exclusivement masculin. On connait la fin de l’histoire : en 1921, la Football Association interdit le football féminin et renvoie les femmes hors des terrains. Il faudra attendre la fin des années 1960 pour que les fédérations européennes de la discipline reconnaissent les compétitions féminines.

Le LFC, Ladies Football Club nait « en donnant des coups de pieds dans des bombes » assène Melanie Murray (milieu de terrain) en guise d’explication. C’est dans la cour de l’une de ces usines d’armement, pendant leur courte pause déjeuner, que quelques ouvrières vont se mettre à taper dans la balle, par désœuvrement autant que pour se défouler. Violet Chapman (ailière), qui sait qu’elle a « le foot dans le sang » rongeait son frein depuis l’enfance, réduite à observer ses frères jouer depuis le banc de touche familial, va donner le coup d’envoi.

Elle ne l’est pas, mais ses acolytes de circonstance sont initialement sidérées (un peu) par le plaisir qu’elles y prennent mais aussi (surtout) par la sensation incroyable que, sans homme alentour, personne ne vient leur dire qu’elles ne sont pas censées le faire. Et surtout, surtout, personne alentour ne vient leur dire qu’elles ne sont pas censées savoir y faire. Personne pour leur dire « Bravo, vas-y, tu peux y arriver : le but n’est pas loin… », phrase clé donc la condescendance bienveillante joue le déclic de la hargne, vous verrez.

Chacune trouve, dans son expérience de femme entravée, les ressources d’une furieuse envie de courir après et de taper dans le ballon.

Elles se mettent à taper dans la balle donc, avec ce mélange de rage et de légèreté qui est habituellement interdit à leur sexe. Et quelle balle : la bombe factice qui sert à tester l’efficacité des canons s’avère un excellent ballon. En changeant le sexe de cette sphère, à partir de ce premier coup de pied, elle n’est plus une inoffensive balle féminine mais bien un masculin ballon, elles vont avoir furieusement envie de taper dedans. Ce n’est rien d’autre que l’amour du jeu qu’elles revendiquent.

« Dès le premier coup de pied, nous tombâmes amoureuses du football, car cet amour nous sauvait la vie » déclame Olivia Lloyd (arrière latérale) à chaque occasion (phrase tirée par elle d’un roman à l’eau de rose, Les septs jours de l’amour, où le football remplace impeccablement l’amoureux et le coup de pied, le regard). Les gestes techniques, la prouesse physique, la complicité, l’exaltation de la performance : voilà ce qui les transporte. L’enjeu, et donc la compétition, ne viendront que du défi, lancé par le patron. L’équipe est créée, le dispositif de l’épopée est en place.

Onze ouvrières donc, chacune a/à son poste, chacune est la pièce unique du puzzle qui dessine cette équipe. L’énumération récurrente de leurs onze patronymes, prénom et nom, en entier, tout au long du roman dit très efficacement qu’on parle ici de jeu, d’enjeu mais avant tout de je. La composition de l’équipe est un exercice de subjectivation hilarant (et évidemment que Rosalyn Taylor (gardienne) encaisse mal le fait d’être assignée à ce rôle sous prétexte qu’elle est une femme dévouée, comme tous les gardien.nes). À leur poste, sur le terrain, elles sont irremplaçables. Cette équipe est avant tout un panthéon. Il n’y aura donc pas d’entraineur, pas de banc de touche et elles refusent même l’idée d’avoir des remplaçantes.

Leur vie les confine dans leurs rôles féminins génériques de filles, d’épouses, de mères et d’ouvrières et cette fois elles savent qu’elles ont découvert une brèche par où s’échapper. Héroïnes de cette histoire, elles ne doivent à aucun moment abandonner le terrain à qui que ce soit. Pour Massini, elles le savent bien : que c’est précisément là, dans ce jeu/je où l’on devient sujet, que se cache une mine d’émancipation et que c’est aussi précisément pour cette raison qu’on ne les laissera pas faire.

Un panthéon où s’incarnent les idéotypes bien vus de ce que devait être une femme au début du XXe siècle : par touches, Massini vous décrit des mères, des filles, des sœurs, des reléguées du marché matrimonial qui se doivent de remplir ces multiples rôles qui les étouffent. « Soit vous êtes sur la liste des filles, soit vous êtes sur la liste des mères ». Le pire étant de rester, comme Justine Wright (arrière latérale), entre les deux listes.

Chaque joueuse incarne l’une des manières dont les femmes négocient et résistent au patriarcat. À travers les concessions, la ruse, la violence, l’indifférence feinte. Chacune s’arme et se nourrit dans les interstices qui leur sont accessibles : être guidée par Jeanne d’Arc comme Brianna Griffith (avant-centre) ; puiser dans la lecture des magazines féminins et autres almanachs, une philosophie du monde ; avoir un mari communiste qui vous a donné accès à la lecture du Capital ; imiter ses frères ; investir son corps massif ; devenir transparente ; être imprégnée de la sagesse de celle qui gère les morts.

Chacune trouve, dans son expérience de femme entravée, les ressources d’une furieuse envie de courir après et de taper dans le ballon. Ensemble elles fondent un collectif dont la puissance les impressionne et surtout, les réjouit.

La conjonction magique du je, du jeu, elles n’en reviennent pas. Massini nous le fait sentir dès les premières strophes : elles n’en reviendront pas. Aucune illusion sur la chute, elles savent qu’elles n’ont aucune chance mais ce n’est pas le sujet. Et c’est leur désinvolture désabusée qui leur confère cette puissance et cette tranquille assurance. La joie de jouer, voilà ce qu’elles vont défendre becs et ongles au cours de ce périple qui finira par ressembler à un championnat quasiment réglementaire.

À chaque match, elles savent dès le coup d’envoi à quoi et contre quoi, elles ont affaire/à faire. Il n’est même pas nécessaire pour elles de parler. Le rythme du texte, scandé, est à la fois celui du jeu et celui de leurs échanges économes. Elles se comprennent à demi-mot, même ceux totalement déroutants de Penelope Anderson (milieu de terrain). Les choses vont sans dire la plupart du temps. Elles se trouvent sur le terrain, savent quand il faut compter sur l’une ou l’autre pour faire le geste décisif. Mais on ne les laissera pas si facilement jouer comme des hommes.

Le football est un sport d’équipe, comme la lutte des femmes pour l’égalité.

Faire obstacle à leur indécente envie de jeu. Et les sbires du capitalisme et du patriarcat que sont les patrons, l’église, la famille et l’État vont se dresser sur leur route comme autant d’obstacles à franchir, pas seulement sur le terrain où tout laisse à penser qu’elles excellent, mais très injustement à côté. Mêmes si certains pères et maris revenus de la guerre pourront être des alliés, comme le constate avec émotion Berenice MacDougall (ailière).

Et comme toujours lorsque les femmes tentent une sortie hors des clous, c’est le poids moral de leurs vêtements qui commence, dès que les choses deviennent sérieuses, à poser problème. C’est évidemment sur le vêtement que le bât/bas blesse : On ne les laissera pas jouer en short et c’est le lourd bleu de travail de l’usine qui, sous le maillot, devra leur servir d’uniforme. On leur imposera de ridicules bonnets pour qu’elles ne jouent pas « en cheveux », cheveux qu’elles finiront par couper, à la guerre comme à la guerre.

Mais évidemment plus malignes que les institutions qui tentent de les faire déchoir, elles sauront trouver l’armure idéale de ces temps tragiques : géniale idée de Abigail Clarke (arrière) que de transformer les suaires des hommes morts, tissus symboliquement plombés du sang de leur maris-frères-pères tombés sur le front et dont les corps sont renvoyés au pays dans ces sacs, en maillot de leur équipe. Patriotique. Imparable.

Chaque match est une mise à l’épreuve. Chaque match est mis en scène comme un carnaval (« onze folles qui courent après un ballon ») mais la hargne, l’esprit de compétition et les performances de l’équipe du LFC lui redonnent à chaque fois ses galons de « match de foot ». Chaque match met en scène de la collusion des institutions à laquelle les femmes doivent s’affronter ; collusion qui maitrise si bien les moyens rotors de les rendre impuissantes. Mécanismes que les théories féministes s’emploient à dévoiler et que Massini déroule savamment ici, comme autant de douzièmes hommes qui viennent à chaque confrontation, insidieusement renforcer l’adversaire.

Chaque match se déroule dans des stades de foot de plus en plus grands et accueillant un public de plus en plus nombreux, plus ou moins solidaire qui ne sait pas vraiment s’il vient assister à un spectacle, à une révolution ou à leur humiliante chute. « Ils en ont fait une saleté commerciale » s’insurge avant chaque match Haylie Owen (arrière) leader léniniste de l’équipe. Massini maintient son récit bien campé au niveau du terrain : alors même que la taille des stades ne cesse d’augmenter et que le public se fait de plus en plus survolté, c’est bien la respiration saccadée et les appels de balle des joueuses qui rythment le texte.

Le football est un sport d’équipe, comme la lutte des femmes pour l’égalité et Massini en fait ici une jolie parabole. Récit empathique écrit par un homme qui maitrise l’alphabet féministe qui lui permet de donner vie à un récit mythologique très juste sur la construction collective de l’émancipation en général et de celle des femmes en particulier.

Il déplie la partition des bonnes pratiques féministes qui ont accompli les grandes victoires dans la lutte pour l’égaalité : la sororité, le collectif, le respect sans limite des compagnes de lutte bien sûr mais aussi la colère et la rage si nécessaire et toujours, la joie si possible, la dérision sinon. Le récit épique de ce qui s’est passé mille et mille fois de manière invisible, comme l’est Sherill Bryan (elle est là mais on ne sait où) : des femmes se mobilisant collectivement pour faire sauter les carcans qui les empêchent d’exister et de bouger comme elles ont envie de le faire ; mobilisations sans traces ou alors prestement effacées.

Victoires dérisoires et vaines si on ne les raconte pas. Héroïques sinon. Non pas le héros collectif de la classe ouvrière mais à l’inverse, le collectif héroïque qui caractérise la lutte des femmes pour l’égalité. Il n’est donc pas question ici de trajectoires individuelles brillantes, de femmes célèbres ayant réussi à faire inscrire leur nom dans les livres d’Histoire. C’est tout au contraire à l’histoire d’un anonyme et flamboyant collectif que ce livre rend ici homm(e)age, en faisant par là un nom à chacune de ses joueuses.

Porté un enthousiasme clairvoyant magnifiquement mis en texte, c’est une très juste allégorie de ce qui fonde le mouvement des femmes que Stefano Massini déploie avec estime. Un récit adelphique très réussi pour construire la légende de ce qui s’est amorcé pendant cette courte période où, dans les plis de la tragédie qui ensanglantait l’Europe, des femmes ont su jouer des coudes pour commencer à desserrer l’étau de la société patriarcale moderne. Réjouissant tribut à la construction d’une mythologie du football féminin(iste) puisant sa source dans la classe ouvrière des travailleuses. Un texte jouissif qui fait oeuvre de reconnaissance et de célébration, bel exercice footbalistique de « tribute culture ».

Stefano Massini, Le Ladies Football Club, Globe, février 2021, 179 pages. 


 

Armelle Andro

socio-démographe, Professeure à l’Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne, chercheure associée à l’Institut Convergence Migrations

Notes