Rediffusion

Le son de N’Tomikorobougou – sur Kôrôlén de Toumani Diabaté et Djourou de Ballaké Sissoko

Journaliste

Harpe à gros ventre, autosuffisante, capable de produire simultanément la trame rythmique, l’accompagnement et la mélodie, la kora fait le job d’un orchestre à elle toute seule. Deux de ses plus grands virtuoses reviennent aujourd’hui, l’un accompagné du London Symphony Orchestra, l’autre de Camille, Oxmo Puccino et Feu ! Chatterton. Kôrôlén, de Toumani Diabaté, et Djourou, de Ballaké Sissoko, offrent de puissantes déambulations dans des mondes qui se mêlent sans heurts. Rediffusion du 26 mai 2021

N’Tomikorobougou est un quartier périphérique de Bamako bâti par Modibo Keita, premier président du Mali indépendant, au début des années 1960. Il se compose d’une succession d’appartements distribués sur deux niveaux autour d’étroites cours intérieures. S’y déroule une vie communautaire inchangée depuis son inauguration dont les principaux temps forts sont la préparation des repas, requérant le goût des dames, et les causeries d’après repas, qui avivent le bagout des messieurs.

Dès sa construction, Modibo Keita, socialiste dans l’âme, avait souhaité réserver ces nouveaux logements à deux catégories de fonctionnaires, les footballeurs et les musiciens, parce qu’ils symbolisaient à ses yeux le dynamisme athlétique et culturel d’une nation alors en pleine reconstruction post coloniale.

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À l’époque où le footballeur Salif Keita, un enfant du quartier, faisait les beaux jours de l’A.S. St Etienne, deux petits voisins, Toumani Diabaté, fils de Sidiki, et Djelimoussa Sissoko dit « Ballaké », fils de Djelimadi, se retrouvaient dans l’une des cours pour s’exercer à la pratique d’un instrument d’une étrangeté animale : une grosse calebasse emmanchée d’un long cou sur lequel court un faisceau de 21 cordes en nylon. Cette harpe à gros ventre appelée « kora » était le gagne pain des familles de nos deux virtuoses en herbe depuis des générations. Au point que l’association se perd dans la nuit des temps, l’origine de l’instrument relevant elle-même d’une légende…

Au 13ème siècle, un prince guerrier Nyancho se serait épris d’une femme à l’exceptionnelle beauté qui, pour lui échapper, trouva refuge dans une grotte d’une montagne du Kabou, l’actuelle Guinée Bissau. Sûr de son fait, le militaire lance alors un filet de pêche dans la caverne mais ne ramène dans ses rets qu’une harpe recouverte d’une peau (de vache forcément). Depuis, la kora se charge de donner une issue heureuse à cette quête d’harmonie entre les éléments masculin et féminin.

Les familles Diabaté et Sissoko sont originaires de la proche Gambie, pays qui fit partie du vaste empire du Mandé sous le règne de Soundiata Keita. De retour sur leurs terres ancestrales (le berceau des Diabaté se situe à Kita à environ 120 kilomètres de Bamako), les pères des deux enfants firent fructifier leur voisinage de quartier et leur cousinage de caste, en l’occurrence celle des « djeli » (ou « griots »).

Ils intégrèrent l’Ensemble Instrumental National, puis enregistrèrent Cordes Anciennes, album paru en 1970 qui fait date puisqu’il s’agit du premier témoignage sonore consacré à cet instrument que l’explorateur écossais Mungo Park signalait dès la fin du XVIIIe siècle sous le nom de « korro ». Trente ans plus tard, Toumani et Ballaké enregistreront ensemble Nouvelles Cordes Anciennes en hommage à leurs illustres géniteurs et dans l’idée de baliser un possible devenir à cet instrument jusque là cantonné à un usage rituel datant du moyen âge.

Personnage incontournable de la société mandingue, conteur, musicien, historien, généalogiste et médiateur social, le griot est le couteau suisse d’une Afrique où la notion d’art demeure relativement floue, où l’on parle volontiers d’« artisanat créateur » plutôt que d’activité artistique. Il est révélateur que dans la classification du monde mandingue, les griots soient intégrés à la caste des Nyamakala qui comprend également les forgerons et les cordonniers. Le forgeron forge le fer. Le griot raconte des histoires, chante et joue d’un instrument. Sa matière de travail – le mot et le son – est vouée à se transformer en outil de bien être social.

En raison de ces attributs, un individu appartenant à cette catégorie est tenu d’y rester. On observe à son égard une stricte endogamie. Longtemps, tout noble soupçonné d’avoir des relations sexuelles avec une femme nyamakala était aussitôt déchu de ses prérogatives. Un nyamakala ne peut accéder à une fonction d’autorité, politique ou militaire. Il ne peut se livrer à l’agriculture ni aux activités marchandes. Jadis, à sa mort, on interdisait qu’il soit porté en terre. Privé de sépulture, son corps était jeté dans le tronc creux d’un baobab. Cette impureté ontologique lui a conféré un statut d’intouchable, dont dépend cependant le bon fonctionnement de l’ensemble du corps social.

Depuis les années 90, un nombre considérable d’artistes issus d’horizons différents sont tombés sous le charme de cette harpe enchanteresse.

Avec la colonisation et le déclin de la noblesse, les griots perdirent nombre de leurs protecteurs (appelés « diatiki ») et durent se réinventer, notamment à la faveur de l’engouement des publics occidentaux pour les musiques traditionnelles, en particulier africaines. Cette métamorphose va s’accentuer avec la génération de Toumani et Ballaké. Ces deux là vont doter la kora d’un prestige international, lui assurer une place à part dans le paysage musical contemporain.

Si la kora compte parmi les instruments africains qui ont su le mieux s’adapter à différents contextes, c’est d’abord grâce à son incroyable auto-suffisance. Capable de produire simultanément la trame rythmique, l’accompagnement et la mélodie, autant dire de faire le job d’un orchestre à elle toute seule, elle témoigne du très haut niveau civilisationnel d’un monde souvent perçu comme peu sophistiqué.

Depuis les années 90, un nombre considérable d’artistes issus d’horizons différents sont tombés sous le charme de cette harpe enchanteresse. Toumani s’est vu embarqué dans des projets aussi divers et variés que les formidables volumes Songhaï 1 et 2 du groupe de novo flamenco Ketama, le Volta de Björk, le Red Earth de Dee Dee Bridgewater ou encore le Kulanjan du bluesman américain Taj Mahal. Sans oublier les renversants recueils enregistrés avec le prince du désert Ali Farka Touré.

De son côté, Ballaké a enchainé collaborations et contributions. Un album avec le minimaliste italien Ludovico Einaudi, un autre avec le français Yann Tambour et son projet Stranded Horses. Des concerts avec l’electro oudiste Smadj, de nombreuses piges sur les disques d’Arthur H, de Jean-Louis Aubert, de Piers Faccini, de Carla Bruni, de Keyvan Chemirani. Sans oublier les albums Chamber Music et Musique de Nuit, éblouissante conspiration menée à 4 mains avec le violoncelliste Vincent Segal récompensée par une Victoire de la Musique en 2010 (à noter que Musique de Nuit fut enregistré sur le toit de la maison des Sissoko à N’Tomikorobougou).

Aujourd’hui Toumani revient avec Kôrôlén accompagné du London Symphony Orchestra et Ballaké avec Djourou où défilent de nombreux invités comme la chanteuse Camille, le rappeur Oxmo Puccino ou le groupe Feu! Chatterton, preuves de l’achèvement d’un processus de décloisonnement qui a débuté il y a une vingtaine d’années.

Si à certains égards le quartier de N’Tomikorobougou, où résident encore épisodiquement Toumani et Ballaké, a pu symboliser la frontière géographique et les limites culturelles imposées à l’activité de griot mandingue, il revient à ses deux plus célèbres rejetons de les avoir franchies sans jamais chercher à froisser la tradition. La mode de la « world music » passée, rares sont les musiques dites « ethniques » qui ont continué à cheminer à travers le monde sans rien lâcher de leur authenticité.

Pour Toumani comme pour Ballaké, il s’agit de deux expériences sans équivalent où les mondes s’accostent sans heurts.

Cette science de la transgression dans le respect, Toumani et Ballaké la doivent à une éducation pour le moins ambiguë, privée de la transmission du père au fils, selon la coutume de caste, mais sans opposition non plus. Ayant baigné toute leur vie dans le milieu griotique, ils ont su s’approprier la technique élaborée et les secrets d’un instrument aux ressources infinies tout en cultivant une liberté d’autodidactes, ancrés dans leur époque, fans de Bob Marley et de Jimi Hendrix.

Sans doute doivent-ils aussi cette confondante virtuosité à leur singularité, pour ne pas dire leurs infirmités, le bégaiement pour Ballaké, la claudication pour Toumani, qui a contracté la polio enfant après avoir reçu un traitement contre le paludisme et qui ne se déplace qu’aidé de béquilles. Peut-être trouvent-ils dans l’agilité de leurs doigts cette élocution et cette fluidité qui leur fait tant défaut, mise au service d’une mobilité artistique à laquelle ils apportent aujourd’hui une preuve supplémentaire avec ces deux albums.

Quand on connaît le prestige dont jouit le London Symphony Orchestra, historiquement marqué par le passage de monuments de la direction d’orchestre tels que Claudio Abbado ou Michael Tilson Thomas, on mesure la valeur du soliste Toumani Diabaté capable de subvertir le conservatisme inhérent à ce genre d’institution et même de plier celle-ci à ses propres règles.

Le répertoire de Kôrôlén repose sur quelques incontournables du répertoire classique mandingue comme Cantelowes Dream et Moon Kaira. Le premier est une adaptation d’une célèbre et très ancienne chanson d’amour, Jarabi, le second une rénovation d’une œuvre de Sidiki Diabaté, père de Toumani, composée à l’époque du joug colonial alors que la jeunesse malienne n’aspirait qu’à s’en libérer. Devenu un véritable hymne, il a accompagné le pays jusqu’à l’indépendance.

Toumani donne ici libre cours à son imagination, multipliant les appogiatures (birimintingo en bambara) auxquelles les flûtes, hautbois et clarinettes du Symphony apportent un contre chant tout en mesure. Le disque se termine avec le chant formidable de Kassé Mady Diabaté, le rossignol mandingue disparu depuis, dont c’est ici la toute dernière apparition.

C’est un autre chemin qu’emprunte Ballaké sur Djourou (la corde), celui qui va de la source de cette musique multiséculaire aux rives de la chanson pop et du rap en passant par le répertoire romantique européen (Jeu sur le Symphonie Fantastique avec Vincent Segal et Patrick Messina). Une subtile déambulation à laquelle participe Salif Keita et sa voix surpuissante, que viennent rejoindre les rêveries rimbaldiennes d’Arthur Teboul de Feu ! Chatterton, les caressantes allitérations d’une Camille ou le flow enflammé d’un Oxmo Puccino.

Pour Toumani comme pour Ballaké, il s’agit de deux expériences sans équivalent où les mondes s’accostent sans heurts, deux moments exceptionnels qui nous libèrent du temps et des cloisonnements.

Toumani Diabaté & The London Symphony Orchestra, Kôrôlén (World Circuit).

Ballaké Sissoko Djourou (No Format).

Cet article a été publié pour la première fois le 26 mai 2021 dans le quotidien AOC. 


Francis Dordor

Journaliste, Critique musical

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