Par ici les embrouilles – sur Bristol de Jean Echenoz
Comme la plupart des livres de Jean Echenoz, Bristol démarre sur les chapeaux de roues. Point de tralala introductif discret, travail d’approche en fade in, ça part direct en trombe, aérodynamiquement : moteur hybride, silencieux, pour tout dire tranquille et guilleret. Comme si de rien n’était.
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Le détonateur – comme disent les rhétoriciens – qui fait démarrer Bristol est Bristol lui-même. À tel point qu’il est le tout premier mot du livre. Dont il est également le titre. Personnage, incipit, titre, on se dit qu’il va falloir l’avoir à l’œil, ce Bristol, parce que voilà qui fait beaucoup pour un seul nom. Bristol, que l’on a pourtant failli perdre dès la première phrase en raison de la chute inopinée d’un corps « tombé de haut » pas trop loin d’icelui. En plus de quoi, le corps chu appartient à un homme nu comme un ver, ce qui n’arrange rien quant à l’élucidation de son identité, de ses motivations, des circonstances qui l’ont amené à s’écraser rue des Eaux, Paris seizième, à la vitesse approchant, quand tout va bien, les deux cents kilomètres par heure. Mais Bristol ne voit ni n’entend rien, absorbé dans ses pensées dont on est à peu près certain qu’elles ne sont pas étrangères à l’intrigue qui vient de commencer.
Nu comme un ver, par conséquent dépourvu de tout papier d’identité, le chu installe immédiatement une copieuse énigme, laquelle, en réalité, en est plusieurs : qui tombe ? pourquoi tombe-t-il ? pourquoi là ? pourquoi nu ? pourquoi maintenant ? et même, pourquoi diable une chute de corps à côté de monsieur Bristol qui « vient de sortir de son immeuble » ? Brouillard si total qu’on se doute qu’il a son importance, comme dans tout bon polar bien ficelé dont Echenoz a toujours assumé la filiation – et le rebricolage. On sait qu’on ne sait pas ce qu’on finira par savoir. On sait qu’on le saura. On sait aussi que notre jouissance de lecteur vient de ne pas savoir. Jusqu’au moment où l’on saura. Une fois que la littérature sera passée par là. Double jouissance nourrie du trouble de cette pelote d’énigmes puis de son dénouement – l’un des principes de la plupart des romans consistant généralement à dénouer ce qu’ils nouent.
On en est là en supputations quand, à la page suivante, tombe le prénom de Bristol en la personne de Robert. Comme tous les prénoms, Robert est une sorte de carbone 14 patronymique, les Robert impactant à quelque chose près la génération née avant les années 1960, sociologiquement choisis dans les familles à revenus modestes ou peu s’en faut. Un prénom, c’est une plaque d’immatriculation. Quelques Robert cinématographiques (Mitchum, Redford, De Niro) ou rock’n’rollesques (Fripp, Smith, Plant, Wyatt) leur ont donné un peu de lustre, et même un prix Nobel de chansons avec harmonica (Zimmerman), mais sinon… Robert, c’est un prénom de Monsieur-Tout-le-Monde d’antan…
Mais enfin, voilà que ce Robert nous renseigne un peu plus sur ce Bristol, profil génétique, tranche d’âge, positionnement sociologique assez similaires à pas mal d’autres personnages des romans d’Echenoz : Gérard, Geneviève, Nicole ou Jean-François.
Justement, les personnages de Bristol présentent à peu près toutes les caractéristiques des personnages echenoziens : authentiques antihéros, pieds nickelés comiques par absence d’humour, incompétents essayant quand même, un peu brise-fer, spectateurs affligés (affligeants) de leurs propres ratages, embarqués dans des plans foireux dont ils ont soigneusement favorisé l’éclosion – gaffes, malentendus, dialogues de sourds, manque de moyens –, qui ne sont pas sans évoquer parfois le cinéma burlesque ou celui des frères Coen.
L’auteur semble regarder agir (et rater) ce personnel avec une certaine indulgence, une certaine tendresse même. Ça n’est pas du tout le cynique et cruel regard que porte un Céline sur ses créatures, ce serait plutôt un regard consterné mais amusé, bienveillant, celui du Flaubert de Bouvard et Pécuchet peut-être. Le soin qu’ils prennent à rater, leur léger pessimisme nourri d’une absence d’illusions sur eux-mêmes en font des sortes de clowns tristes, un peu libertaires sur les bords parce que, bien malgré eux, rétifs aux injonctions de réussite et d’accomplissement qu’imposent nos sociétés contemporaines, pleins de bonne volonté mais toujours à côté de la plaque, passant la moitié de leur temps à tout foutre en l’air, l’autre moitié, parfois, à tomber du cinquième étage.
On pourrait même avancer que ces personnages-là sont comme frappés par une sorte de malédiction qui punit les pas-dégourdis, les bras-cassés, les dans-le-décor, malgré de constants efforts pour garder la tête hors de l’eau. Ils ne décident de rien, bringuebalés comme des boules de flipper au gré des circonstances. Leur inconscient, c’est-à-dire leurs névroses, tient le joystick. S’ils étaient sauvés au Jugement dernier, ce serait uniquement en remerciement du précieux carburant qu’ils fournissent aux intrigues de Jean Echenoz. Et aussi parce qu’ils ne sont pas vraiment méchants. Or, plutôt que de les barbouiller à la sanguine ou au vitriol, l’auteur leur colle un nez rouge et les emmène aux auto-tamponneuses. Les voilà sauvés par le gag.
Tout effet comique l’est toujours aux dépens de quelqu’un ou de quelque chose. Bristol est comique à ses dépens, comme tous les personnages qui l’entourent et dont la vie est une sorte de molle tentative, sans grande illusion, de rectification du tir et de limitation des dégâts. Il ne brille ni par sa carrière passée (abstraction faite d’un « Clap de bronze » aux journées cinématographiques de Panazol), ni par sa personnalité, encore moins par le laborieux projet d’adaptation à l’écran d’un roman à succès dans lequel il vient de s’embarquer. Aspect physique : « pas vraiment un monstre mais bon ». Vie amoureuse : pas folichon non plus. Et puis, cerise sur le gâteau, façon de parler, Bristol lit aux cabinets, apprend-on dès la deuxième page du roman.
Bristol lit aux cabinets. Le portrait de Robert se précise. Habitude pas tellement glamour, occupation pas vraiment glorieuse et position physique afférente pas terrible, panache passé par pertes et profits et petit rituel domestique sur lequel il est préférable de ne pas trop zoomer, Bristol lit aux cabinets. Et que lit-il ? Un polar, nous y voilà, intitulé Par ici les embrouilles. Nouvel indice, et même manière d’avertissement subliminal de l’auteur, il va y avoir de l’embrouille, ce qui n’étonnera personne étant donné que les embrouilles sont l’une des caractéristiques des romans de Jean Echenoz. C’est même à ça qu’on les reconnaît. Comme si ce Par ici les embrouilles qui peaufine le portrait de Robert Bristol faisait également office de carton de film muet, déclaration programmatique, nanopréface aux deux cent quatre pages restantes.
Le récit ne nous laisse guère souffler, on y met le doigt, on y met le bras, et c’est avec délice que l’on se laisse mener en bateau, hors-bord nourri au propergol ou canoë-kayak en eaux vives.
Bristol est donc un générateur tout autant qu’une victime d’embrouilles. Le problème, pour lui, c’est que par une loi de la sociologie que nous n’avons guère le temps de développer ici, mais qui peut se résumer en « qui se ressemble s’assemble », Bristol ne s’entoure que de personnages à son image, usés par de constants échecs, s’accommodant tant bien que mal de leurs désillusions, vaguement conscients que toute gloire leur est passée sous le nez ou qu’elle fut aussi modeste qu’éphémère, et conséquemment manquant de moyens pour faire chauffer leur soupe. Au mieux, ils ne sont pas bien organisés, au pire, pas faits pour ça. Autant dire que, par destin personnel autant qu’effet de mitoyenneté, le cas de Robert Bristol aggrave son cas.
Le récit promet donc de mettre en scène pas mal d’embrouilles. Ceux qui aiment seront servis. Grosso modo Robert Bristol, réalisateur sur le retour, sans y être jamais vraiment allé, décide de porter à l’écran le roman de la célèbre autant que capricieuse Marjorie des Marais, Nos cœurs au purgatoire, devenu L’Or dans le sang, « que la production a jugé plus vendeur ». À peu de frais et avec des actrices de troisième choix, passées de mode puis passées sous silence. Il décroche un petit budget pour aller tourner quelques scènes en Afrique australe mais, évidemment, rien ne se passe comme prévu. Et puis, il y a ce quidam qui, tout à l’heure, est tombé du cinquième étage.
Le sous-développement personnel et la propension au ratage des personnages contrastent avec l’élégance, le raffinement hyper contrôlé, le glissando de la phrase avec laquelle Echenoz les met en route. À côté d’un puissant comique de situation (la désopilante scène d’un éléphant sur un plateau de tournage, par exemple), le roman est traversé par un comique que l’on qualifiera de grammatical, comme justement ces oxymores stylistiques entre situations grotesques, déglinguées d’un côté, de l’autre style aérodynamique et finesse de formules pince-sans-rire jubilatoires, taillées à la pointe tungstène, bourrées d’euphémismes hilarants, litotes farces-et-attrapes et toute une palanquée de figures rhétoriques que la décence nous dispensera d’énumérer.
Echenoz nous tend d’habiles embuscades entre langage parlé, légèrement relâché (« pas tant que ça », « enfin bref ») et mots rares, précis, précieux (« feuil », « lés », « melliflu »), provoquant, dans le contexte de cette écriture illusoirement décontractée, des coups de théâtre lexicaux qui font discrètement disjoncter la cadence narrative et produisent, ici encore, d’intenses effets comiques. Il ménage d’heureuses collisions où la virtuosité, l’élégante légèreté de l’écriture sont percutées par d’infimes déraillements syntaxiques (« elle avance un chiffre qui fait Bristol écarquiller »), comme en écho aux déraillements auxquels est soumise l’intrigue.
L’action est dans la langue, c’est-à-dire n’importe où. La construction du récit en agencements grammaticaux parfois incongrus, phrases montées comme des microsketchs, formules lapidaires qui tiennent de l’écriture scénaristique (« On est en avion »), fins de chapitre en coupes franches et chutes abruptes, véritables relanceurs à suspense, virussent (donc vitalisent) allègrement toutes les conventions narratives, produisant ruptures de cadence, surcroît d’énergie et parodie malicieuse de ces mêmes conventions. La courroie d’entraînement est infernale, le récit ne nous laisse guère souffler, on y met le doigt, on y met le bras, et c’est avec délice que l’on se laisse mener en bateau, hors-bord nourri au propergol ou canoë-kayak en eaux vives.
Comme dans un grand nombre de romans de l’auteur, notamment les derniers, c’est l’emploi du présent de l’indicatif qui tout de suite donne le la, l’état de marche du moteur, la vitesse d’exécution. « Le présent est ce qui ne s’est encore jamais présenté », pour le dire comme Paul Valéry. C’est donc le temps de la première fois, celui par lequel advient instantanément de l’inédit, du suspense, un temps qui s’aventure, succession de surgissements d’hapax dramaturgiques, mitraillage d’imprévus.
C’est aussi le temps du cinéma, c’est-à-dire, littéralement, du mouvement, un film étant, comme on sait, une narration constituée d’une suite d’images fixes, chaque image chassant la précédente et appelant la suivante. Dans cette motricité, il se passe des choses, c’est même sa vitesse qui les fait survenir au gré de stroboscopes narratifs flashant le ruban du récit. Le présent est aussi le temps du direct, caméra à l’épaule, qui nous donne des indices non de ce qui va se passer, mais de comment. Comment c’est filmé ; reportage live ou Dogme95. Echenoz nous colle dans un fauteuil de salle obscure et lance la bobine. Comme c’est lui qui paie la séance et vu qu’il est monté donner un coup de main au projectionniste, il profite de la situation pour commenter le film, en voix off ou directement pendant les dialogues. Parfois même il s’amuse à faire sauter la pellicule.
Parce que Bristol multiplie les introspections à la cantonade, mises en abyme, didascalies narratives, métadiscours auxquels les lecteurs de Jean Echenoz sont abonnés. De temps en temps même, le narrateur perd le fil, voire les pédales, et c’est le récit qui prend la télécommande (« ça vire à l’artifice mais nous n’y pouvons rien »). Il donne son avis sur tout, persifle, s’interroge, commente l’action en train de se construire, avoue son incompétence ou son amateurisme (« Un professionnel saurait le faire, mais quand on n’est qu’un amateur… ») voire sa flemme à développer, achever tels dialogues, paraît parfois bien embêté de cette autonomisation du récit (« ce qui ne nous arrange pas ») et se retranche alors derrière des paravents de prétérition. Les processus de fabrication du livre, les résistances et les doutes qui vont avec sont ici étalés sur le tapis de jeu, sortis du backstage, exposés à la vue de tous, hors-champ dans le champ, livrant par exemple de-ci de-là des indices de son art poétique (« préférons l’ellipse à l’hypotypose »).
Ses adresses au lecteur sollicitent notre indulgence (« espérons n’avoir pas été trop long ») ou notre complicité, clins d’œil connivents ou appels à l’aide. Ici aussi, l’aspect cinématographique de son écriture apparaît évident, à tel point qu’il ose interrompre une scène de coucherie sur le point de démarrer (« Coupons. Fondu au noir. ») cependant que, « comme on a oublié de couper le son, quelques échos de cette scène nous parviennent ».
Echenoz nous ferait presque croire qu’il n’y croit pas, enrayant joyeusement la position démiurgique de l’écrivain. Marcel Proust, qui préconisait de se débarrasser de l’intelligence, reconnaissait toutefois qu’il fallait, pour y parvenir, beaucoup d’intelligence. Echenoz ne préconise rien, mais, dans son recul distingué et amusé sur la littérature, son entreprise de dysfonctionnement de l’écriture, de barbouillage de la figure du héros moderne, de mise en critique de l’esprit de sérieux, il mine, au gaz hilarant et à la vertu d’un style lui aussi antihéros, la figure du grand écrivain omniscient. Entreprise qui n’est possible – et réussie – que lorsque l’on est soi-même un grand écrivain.
Jean Echenoz, Bristol, Minuit, janvier 2025.