Littérature

S’arracher à sa généalogie – sur Au temps de ma colère de Camille de Toledo

Essayiste

Il y a un peu moins de vingt-cinq ans, Camille de Toledo publiait Archimondain Jolipunk : confessions d’un jeune homme à contretemps dans lequel il s’inventait une identité en rupture avec son parcours familial et social. Écrit à la fois avec et contre son premier texte, Au temps de ma colère entrelace histoire intime et histoire collective pour livrer une analyse des revirements et nouvelles narrations qui ont fasciné et trompé l’époque.

Qui se reconnaîtrait à vingt-cinq ans d’intervalle ? Vieilles photographies dans un album jauni, textes anciens retrouvés dans on ne sait quelle malle, cela ne fonctionne pas le moins du monde comme un miroir, car cela mesure au contraire l’écart qui s’est creusé. Nathalie Sarraute travaillait cet écart dans Enfance en scindant l’énonciatrice, s’interpelant, discutant pied à pied, se contestant.

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Pareillement, Camille de Toledo dans Au temps de ma colère mène une semblable tentative de restitution de ce qu’il fut il y a vingt-cinq ans, pour comprendre et sans doute apaiser, ou du moins rediriger, la colère éprouvée. Pour ramener les affects du temps passé, l’écrivain a un allié substantiel : un texte écrit au début du millénaire, dans lequel il analysait la situation idéologique et politique d’alors, et se révoltait contre les compromissions d’alors, Archimondain Jolipunk : confessions d’un jeune homme à contretemps (2002).

Dans ce premier livre qui oscille entre la confession, l’analyse satirique et l’énergie violente, Camille de Toledo s’inventait déjà une identité en rupture avec son parcours familial et social. Mais si l’écrivain de 2025 reste fidèle à cette résistance altermondialiste, il sait aussi la puissance délétère de la colère qui se retourne vite contre soi. C’est donc depuis ce jeune homme en rupture à l’orée des années 2000 que Camille de Toledo écrit Au temps de ma colère : depuis, c’est-à-dire à la fois avec et contre. Avec son écriture, en citant largement Archimondain Jolipunk, le glosant, mais aussi contre, en insérant des commentaires, à travers des éloignements critiques, entre incompréhension et empathie. Le livre ne cesse de se déployer sur deux strates de textes, à la manière de gloses entourant, ouvrant de l’intérieur, faisant éclore les mots du passé, comme dans Vies potentielles. Mais ces strates sont tiraillées tout-ensemble par un écart chronologique, une distance d’écriture et d’affect.

Entrelaçant histoire intime et histoire


Laurent Demanze

Essayiste, Professeur de littérature à l'Université de Grenoble

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