Littérature

Produire du réel – sur La chambre d’Orwell de Jean-Pierre Perrin 

Écrivain

Les biographes ont beau avoir consacré des milliers de pages à George Orwell, ils ont peu exploré les trois dernières années de sa vie au cours desquelles il écrivit 1984 sur une île déserte de la côte écossaise. Une lacune que Jean-Pierre Perrin s’est employé à combler dans son récit-enquête, La chambre d’Orwell.

Il n’y a pas d’énigme plus troublante que celle qui s’attache aux pas d’un écrivain qui décide de s’exiler pour écrire. Non pas l’exil causé par la guerre, la censure ou la persécution politique, ou parfois simplement la misère ou la maladie, mais l’exil volontaire, délibéré, le choix de s’affranchir de toute appartenance à une langue, une famille, une nationalité.

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De tout temps, les biographes ont fait leur miel de ces ruptures fatales, où alternent les figures de l’exil créateur et le pathos de la fuite autodestructrice. À les lire, ce ne sont pas des destinations sur une carte qu’ils rejoignent mais des pièges du destin. Autant de stations dans un parcours d’exil où l’écrivain, croyant s’arracher au monde, s’avance vers sa propre disparition. Le pathos de la fuite naît souvent des questions sans réponses de la biographie. Les parcours d’exil divergent, mais ils épousent toujours les mêmes figures nodales. Droit exclusif de l’écrivain-démiurge sur son geste créateur, sacrifice de la vie sociale, privilège de la solitude choisie. Souveraineté de l’œuvre à écrire. Pathos du renoncement…

L’exil de Rimbaud en Éthiopie est le mythe fondateur de ce pathos. La fuite de Gogol à Rome l’a précédé. Son errance à travers l’Europe retrace une course-poursuite entre lui et son livre, Les Âmes mortes. « Les Âmes mortes avancent trop lentement… J’avance – l’œuvre avance aussi, je m’arrête ; elle cesse aussi d’aller. C’est pourquoi il me faut fréquemment des changements de tout ce qui m’entoure, des voyages… ». Kafka rompt avec Prague – « cette vieille mère qui a des griffes » – et s’installe à Berlin en 1923 au plus fort de la crise économique, alors que sa santé chancelle : il y cherche une ligne de fuite, l’écriture et une nouvelle vie (avec Dora Diamant), il y consumera ses dernières forces. Virginia Woolf trouva à Rodmell un refuge contre le tumulte londonien où elle écrivit Mrs Dalloway, Orlando, Les Vagues… avant que le fleuve voisin, l’Ouse, ne devienne sa derniè


Christian Salmon

Écrivain, Ex-chercheur au CRAL (CNRS-EHESS)