Cet ennemi n’a pas fini de triompher – sur Même les morts de Juan Gómez Bárcena
Ça doit être un livre en noir et blanc. Qui n’en finit pas de finir ni de commencer. Vaste étendue de mirages poudreux, long souffle sec.

Les images qui viennent à la lecture des cent premières pages, qui cognent à la porte de la mémoire sensible, sont celles de La Forêt pétrifiée (1936) d’Archie Mayo : « Plus loin, il y a un village vide et un autre qui semble sur le point de se vider. Plus loin il y a une volée d’urubus qui survolent patiemment le ciel. » Un enfermement en plein air, des vitres donnant sur rien, cul-de-sac rédimé par la figure duplice d’Humphrey Bogart, ange et tueur, « parce que seul celui qui sauve le monde sait pourquoi il a perdu son âme ». Les phrases de Juan Gómez Bárcena suscitent des matriochkas de percepts.
Ou alors, c’est le repaire de pirates du début de L’Âge d’or (1930) de Buñuel. Crique isolée, activités répétitives masturbatoires, les hommes qui tombent comme des mouches hâves et dénervées en sortant de leur cahute ou grotte en terre. Un amas d’humains dont les paroles bouches ouvertes sont muettes, qui « se penchent sur les sillons de la charrue avec les mêmes outils de toujours et suent la même sueur que leurs ancêtres. Il trouve leurs visages familiers. » Variante : Dura Lex (1926) de Lev Koulechov, chercheurs d’or du Yukon, tragédie en chambre. L’arbre décharné de la fin et de la pendaison ratée, le visage d’un assassiné affaissé dans un bol dégoulinant de haricots blancs : « ou pas vraiment Juan parce que Juan n’est plus sûr d’être encore Juan ; le corps de Juan et les corps des migrants qui se serrent contre le corps de Juan en sont venus à être une même chose. »
Plus tard, en écoutant l’écrivain espagnol parler de son livre, on se dit que Buñuel est venu frapper à notre cerveau tout naturellement, par affinité souterraine : l’anarchie repose sur une conception cyclique de l’histoire. Or, mettre en scène un présent sans progrès, « l’espoir moins l’espoir », c’est le projet affiché de Même les morts, inspiré par le te
